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Le 8 juin 1992, Farag Fôda était assassiné au Caire (Héliopolis), alors qu'il sortait de son bureau. Ses obsèques, le 10 juin, virent des milliers de personnes, des intellectuels, artistes et hommes politiques, témoigner de leur soutien à ses idées et à son message. Homme courageux qui n'avait pas peur d'affronter les foudres d'al-Azhar et les menaces des Islamistes, il avait démissionné du Néo-Wafd (libéral), en 1984, "en signe de protestation contre l'alliance de celui-ci, traditionnellement laïc, avec la confrérie des Frères Musulmans" (Le Monde, 10.6.92). Né à al-Zarqâ (province de Damiette, le 30.8.1945, il avait obtenu un Doctorat en philosophie (décembre 1981, 'Ayn Shams) et s'était spécialisé en économie rurale, avec sa thèse sur "les politiques économiques dans l'utilisation des eaux d'irrigation en Egypte". Travaillant pour le "Groupe de Consultation Fôda", il était très engagé intellectuellement et politiquement, publiant coup sur coup les ouvrages suivants: al-Wafd wa-l-mustaqbal (Le Wafd et le futur), Qabl as-Suqût (Avant la chute) (14 éditions), al-Haqîqa al-ghâ'iba (La vérité oubliée) (3 éditions), Hiwâr hawl al-'almâniyya (Dialogue au sujet de la laïcité), al-Tâ'ifiyya ilâ ayna (Le confessionalisme vers où?) (en collaboration), al-Mal`ûn, qissat sharikat tawzîf al-amwâl (Le maudit, histoire de la société d'investissement) (2ème éd., 1988, 88p.), al-Irhâb (Le terrorisme), al-Nadhîr (L'avertisseur), Nakûn aw lâ nakûn (Etre ou ne pas être) (1992, 238 p.), Hattâ la yakûn kalâman fîl-hawâ' (Pour que ce ne soit pas des paroles en l'air) (1992, 260 p.). L'article
ici traduit a été publié dans la revue égyptienne Adab wa-naqd (Littérature et critique), n°
83, juillet 1992, consacré à Farag Fôda "martyr de la
laïcité et de la liberté de pensée" (pp. 10-19). Il s'agit
là du dernier écrit rédigé par notre auteur et présenté par lui
à la troisième Rencontre intellectuelle pour la liberté de pensée,
de croyance et d'expression, qu'a réunie l'Organisation égyptienne
des Droits de l'Homme le 1er et le 2 mai 1992. Un ami,
Christian van Nispen, signale qu'en décembre 1992, la même
Organisation a tenu une soirée publique pour célébrer
l'anniversaire de la Déclaration des Nations Unies sur ces mêmes
libertés, dans la salle du Syndicat des Journalistes. On y a annoncé
que le jour anniversaire de la mort de Farag Fôda serait désormais
la Journée annuelle de la liberté de pensée, de croyance et
d'expression et qu'on donnerait, chaque année, un prix appelé
"Prix Farag Fôda" pour le meilleur écrit sur le sujet. La
séance a commencé alors par l'audition de l'enregistrement de la
conférence de Farag Fôda, à savoir le texte arabe, dont on trouve
ici la traduction, sur "Les minorités et les Droits de l'Homme en Egypte". M. Borrmans |
Les minorités ici visées sont les minorités religieuses. Les minorités nationales se cantonnent aux "fils de la Nubie": il faut observer que leur appartenance nationale a rejoint la nationalité d'origine. Leur émigration, suite à la création du Haut Barrage (d'Assouan), a contribué à réduire leur revendication d'une nationalité nubienne, même si les "fils de la Nubie" disposent encore de certaines caractéristiques linguistiques, ethniques et culturelles qui leur sont propres. Quant aux minorités politiques, on est d'avis divergents quant à l'opportunité d'en parler: c'est quelque chose, semble-t-il, de plus vaste, de plus ample et de moins "sensible".
Par minorités religieuses, on entend également les minorités qui adhèrent à une religion différente de celle de la majorité, ou bien une doctrine (madhhab) distincte, dotée de caractéristiques dogmatiques et politiques qui lui donnent une dimension spécifique quant à sa distinction dogmatique, même si elle se rattache, dans son cadre général, à la religion de la majorité.
Les minorités religieuses, prises en ce sens, recouvrent trois groupes bien précis, qui sont :
§ la minorité copte (les Chrétiens)
§ la minorité bahâ'i
§ la minorité chiite.
Quant à la minorité juive, l'évaluation de son importance numérique varie entre les dizaines et les centaines. Restent alors ceux qui ne croient en aucune religion, et de ceux-là on ne saurait dire le nombre.
Les statistiques officielles suscitent des problèmes compliqués. Celles-ci, en effet, estiment le nombre des Chrétiens en Egypte à environ trois millions, chiffre que refusent avec force les Chrétiens égyptiens. Ils apportent maintes preuves pour infirmer la validité de ces statistiques. C'est ainsi qu'il existe des cartes d'identité de Chrétiens où il est affirmé que leur religion est l'Islam. Il y a aussi cette réduction de leur nombre en certaines statistiques, sans rien qui les justifie. Les évaluations de certains Chrétiens porteraient leur nombre jusqu'à plus de dix millions, tandis que les personnes impartiales estiment que la proportion habituelle des Chrétiens en Egypte est de 8%, ce qui signifie que leur nombre le plus proche de la précision oscillerait entre cinq et sept millions. Ce qui confirme que la simple "sensibilité" à l'évocation des statistiques devient explosive, vu les complications et les sensibilités exagérées lorsqu'il s'agit du problème des minorités religieuses. Si le problème du dénombrement des Chrétiens demeure ainsi posé malgré les statistiques, celui du dénombrement, fût-il approximatif, des autres (minoritaires) ne sort pas non plus du cercle de la conjecture, qui risque de se rapprocher de la réalité grâce à l'expérience et au contact personnel direct avec ces groupes confessionnels.
Parmi ceux-ci, il y a les Bahâ'is dont le nombre oscille maintenant, en Egypte, entre les 5.000 et les 10.000. Leur nombre a récemment augmenté, suite à la campagne qui s'est concentrée contre eux, campagne par les médias qui a duré longtemps, jusqu'à ce qu'ils soient enfin traduits devant les tribunaux. Cette campagne a continué, par après, dans les journaux, les revues et les livres. Les Bahâ'is sont apparus en Egypte, il y a environ 150 ans. Le nombre des familles qui en embrassaient la foi, en 1940, était estimé à environ un millier. Aux yeux de ceux qui l'ont embrassée, c'est une quatrième religion céleste dont les prophètes sont au nombre de trois. Il s'agit de Bahâ' Allâh, de `Abd al-Bahâ' et de Shawqî Effendi al-Rabbânî, ces deux derniers ayant visité l'Egypte plus d'une fois et le dernier étant mort à Londres, en 1957. Beaucoup de Bahâ'is, en Egypte, sont nés d'un père Bahâ'î et certains même d'un grand-père Bahâ'i. Leurs livres les plus connus sont al-Bayân et al-Aqdas. Leur cimetière en Egypte (al-Rawda al-Bahiyya) renferme les restes de l'un de leurs plus célèbres jurisconsultes, à savoir al-Jarfâqadânî. Il est étrange que l'extension du Bahâ'isme s'étende au point d'embrasser plusieurs provinces telles qu'al-Gharbiyya, Port Saïd et al-Buhayra: il n'est donc pas cantonné, comme certains le pensent, au Caire et à Alexandrie...
Restent les Chiites: les dénombrer constitue également un problème, car les évaluations indiquent que leur nombre ne dépasserait pas les 5.000. Néanmoins, certains Chiites que j'ai rencontrés, font monter cette évaluation aux environs de 100.000. Leur plus grande extension se situe au Caire et dans la province al-Sharqiyya, tout comme leurs mosquées, connues sous le nom de Husayniyyât, sont au nombre de huit dans le grand Le Caire. A leur tête se trouve être aujourd'hui l'un des hommes politiques les plus en vue...
La liberté de croyance, dans la Déclaration des Droits de l'Homme, est absolue. Ce qu'on entend par ce caractère absolu, c'est qu'elle embrasse aussi pour l'être humain le droit de croire ce qu'il veut et de changer son credo (`aqîda) comme il veut et quand il veut...
Un tel concept, avec une telle extension, ne se trouve ni dans les constitutions égyptiennes ni dans la mentalité des Egyptiens, fussent-ils des gens cultivés...
L'opinion qui règne, en Egypte, au niveau officiel, culturel et populaire, c'est que la liberté de croyance signifie la liberté de croire (îmân): elle est garantie dans un sens unique, c'est-à-dire dans le sens de l'Islam. Elle est totalement absolue dans le cadre du credo islamique. Il n'y a donc aucun problème, dès lors qu'il s'agit de passer de l'école shâfi'ite à l'école hanbalite, tout comme personne ne peut prétendre qu'il y ait la moindre interdiction à adopter l'école d'Abû Hanîfa. Et personne n'a jamais interdit à un Musulman, tout au cours de l'histoire de l'Egypte – il faut être juste! – d'adopter l'école mâlikite...
C'est à l'intérieur de ce cadre que s'exerce la compréhension de la liberté de croyance en Egypte. Diverses tentatives ont eu lieu pour rédiger une Déclaration des Droits de l'Homme (islamique). Ceux qui ont rédigé cette Déclaration ont tenté d'harmoniser la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme avec la Déclaration islamique. Ils se sont alors heurtés à trois obstacles.
§ Le premier est celui de l'attitude de la Déclaration des Droits de l'Homme vis-à-vis des châtiments corporels, ce qui va à l'encontre de l'application de la Sharî`a (Loi) islamique.
§ Le deuxième est celui de l'attitude de la Déclaration des Droits de l'Homme vis-à-vis de la femme, ce qui va à l'encontre de la vision particulière que l'Islam se fait du rôle de la femme et de la nature et du cadre de ses activités à l'intérieur de la société.
§ Le troisième est celui qui nous préoccupe maintenant, à savoir l'attitude de l'Islam vis-à-vis de l'apostasie (ridda), en d'autres termes, son attitude vis-à-vis du caractère absolu de la liberté de croyance.
Un exemple criant! La défense des Bahâ'is ne signifie pas la défense du Bahâ'isme, mais cela signifie, tout simplement, la défense du concept de liberté de croyance comme l'un des éléments fondamentaux des Droits de l'Homme...
La majorité de ceux qui adhèrent à une religion céleste déterminée n'a pas le droit de s'ériger en juge vis-à-vis de ceux qui proclament leur croyance en une religion postérieure qui en dépend...
Il est vrai que cette majorité ne la reconnaît pas comme religion, mais elle se doit de reconnaître à ceux qui y croient le droit d'en pratiquer le credo en toute liberté...
L'exemple, dans ce cas, c'est justement ce qui se produit dans les Etats européens. La plupart sont des Etats chrétiens. La majorité chrétienne de ces Etats n'y reconnaît pas du tout l'apparition de l'Islam ni donc le fait que celui-ci abroge les credos qui l'ont précédé, ni, par suite, le fait que ce soit une religion céleste...
Malgré cela, ces Etats ne s'opposent en rien au droit qu'ont les Musulmans d'y suivre l'Islam ; ils leur permettent même d'enseigner la religion islamique dans des lieux réservés à la chose; ils leur permettent de construire des mosquées et certains leur permettent même d'acheter des églises et de les transformer en mosquées. Beaucoup d'entre ces Etats proclament que l'Islam est la deuxième religion de l'Etat, après le Christianisme. C'est, de fait, ce qu'ont proclamé la France, la Hollande et l'Allemagne.
L'attitude, en Egypte, vis-à-vis du Bahâ'isme est tout autre...
Les Bahâ'is considèrent le Bahâ'isme comme une religion, et nous refusons cela, même par rapport à eux, et nous persistons à dire que c'est une secte (nihla) islamique hétérodoxe.
Nous faisons cela au niveau des déclarations juridiques (fatwâ-s) religieuses, du comportement officiel et des sentences judiciaires. La séquence de notre comportement vis-à-vis des Bahâ'is se résume comme suit :
Lorsque les Bahâ'is ont fait enregistrer leur organisation auprès des Tribunaux Mixtes, sous le n° 776, en date du 26.12.1934, ils ont essayé de se faire reconnaître un caractère légal, mais le gouvernement s'y est opposé.
Il appert de tout cela ce qui suit:
Pourquoi donc tirons-nous témoignage de ce qui est arrivé aux Bahâ'is? Parce que ce qui leur est arrivé est un exemple vivant du mépris que l'on a de la liberté de croyance et un modèle percutant de la compréhension "spéciale" que nous avons de cette liberté, que ce soit au niveau de la pensée, de la législation ou des sentences judiciaires. Et ce qui est vraiment effrayant, c'est que beaucoup évitent de parler de cette affaire parce qu'elle concerne une infime minorité d'Egyptiens. Et ces mêmes personnes font semblant d'oublier que ce qui arrive aujourd'hui aux Bahâ'is pourrait bien arriver à d'autres demain. La séquence qui commence ainsi avec les Bahâ'is devra nécessairement finir avec les Musulmans, aussi longtemps que nous limiterons la liberté de croyance à la compréhension religieuse de celle-ci et non à sa compréhension humaine au sens le plus large de la civilisation.
L'attitude vis-à-vis des Bahâ'is en Egypte confirme donc une vérité terrible, mais c'est, de toute façon, une vérité, à savoir que nous tous, malgré toutes nos prétendues affirmations au sujet de la liberté de croyance, nous sommes encore très loin de la compréhension authentique qu'il faut donner à cette liberté. Et si certains invitent à tuer quiconque pratique cette liberté, sous des motivations brillantes et attirantes qui excitent les sentiments religieux, que nous reste-t-il alors de cette liberté, sinon simplement le nom, et que lui offrons-nous, sinon une simple prétention mensongère.
Ce sont des problèmes qui sont devenus de notoriété publique et on les connaît bien maintenant, après que se soient produits les événements de troubles confessionnels qui se sont succédés contre les Chrétiens, pour la première fois depuis le début du siècle, et qui les ont empêchés de s'exprimer clairement quant aux problèmes réels qu'ils ont à vivre en Egypte.
Ces problèmes, en résumé, se présentent comme suit:
Et ensuite nous parlons, après tout cela, des Droits de l'Homme et de la liberté de croyance !!!
Telle est la question à laquelle on cherche à répondre. Nous y présentons notre effort d'interprétation personnelle (ijtihâd) comme suit :
1) La première erreur est une erreur culturelle qui se situe dans la mauvaise compréhension de la liberté de croyance, dans cette idée que cela signifie la liberté de croire "en l'Islam" et dans cette image qu'il s'agit là d'une voie à sens unique dont le terminus est le credo islamique. C'est une erreur qui, selon l'estimation de l'auteur de ces lignes, requiert des générations pour se voir réformée.
2) Les textes constitutionnels.
Le premier d'entre eux est celui qui énonce que "l'Egypte est un Etat islamique". C'est un texte que l'on comprend et interprète très mal, et qui s'est transformé en des restrictions quant à la liberté de croyance. C'est un texte acceptable en tant qu'il exprime une "mesure conservatoire", signifiant par là que la majorité des Egyptiens sont des musulmans. Mais s'il se transforme en un texte qui aurait des indications (exécutoires) législatives et religieuses, il est alors préférable qu'il soit enlevé de la Constitution égyptienne. Le non musulman est un citoyen égyptien à part entière. Si nous comprenions ce texte qui énonce que "l'Egypte est Etat islamique" dans le sens que cela signifie que c'est la patrie des Musulmans, les non musulmans en deviendraient des citoyens "par affiliation" ou n'en seraient pas des citoyens, ce que refuse la conscience, et aussi la nation (watan). A comprendre ce texte dans le sens que l'Egypte s'engage à vivre dans le cadre de la religion islamique pour tous ses modes de comportement, cela finirait par substituer le concept d'Etat religieux à celui d'Etat laïc, et c'est ce que refuse l'auteur de ces lignes... La religion islamique doit s'y situer comme toutes les autres religions : il faut la respecter et la vénérer, mais en fin de compte elle n'oblige que les personnes physiques lorsqu'elles y croient et s'engagent à en suivre les ordres et les interdits pour en être rétribuées. Mais l'Etat est une personne morale qui n'a pas de credo et n'attend ni récompense ni châtiment.
Quant au deuxième texte sur lequel il faut aussi s'arrêter, c'est celui qui énonce que les "principes" de la Sharî`a islamique sont la source principale de la législation. Malheureusement, ceux qui lisent ce texte et en tirent argument enlèvent le terme "principes" et s'imaginent que la Sharî`a islamique est la source principale de la législation. Or la différence est énorme, car les principes de la Sharî`a sont généraux, souples et larges, ne différant en rien des principes de toutes les religions. Quant à la Sharî`a elle-même, c'est une toute autre affaire!
Reste alors le dernier texte, celui qui énonce que "la liberté de croyance est absolue". Le texte original, inséré dans la Constitution de 1923, disait que "la liberté de croyance religieuse est absolue". C'est le terme "religieuse" qui en a été enlevé. Le but en était ce qu'a rapporté alors le shaykh Bakhît dans les travaux préparatoires à la Constitution de 1923, à savoir que "la croyance est une chose et la religion en est une autre". Le texte, tel qu'il a été amendé, comme l'a rappelé le shaykh Bakhît et l'a confirmé Anbâ Yu'annès, protège le musulman qui change d'école passant de la shâfi'ite à la hanbalite, ou du chiïsme au sunnisme, ou qui s'agrège à l'une des sectes de la Sunna, comme les Khârijites ou les Mu'tazilites, tout comme il protège le chrétien qui devient catholique ou qui adhère au protestantisme. Mais ce texte ne protège nullement le musulman qui quitte sa religion. Grâce à cette interprétation à laquelle se sont ralliées toutes les Constitutions postérieures, on a fini par libérer le texte constitutionnel de cette "idée confuse" de liberté de croyance telle qu'elle se présente dans la Déclaration des Droits de l'Homme. Cet état de fait a toujours cours aujourd'hui et malheureusement les tribunaux s'y réfèrent dans tous les procès ayant trait à la liberté de croyance. L'auteur de ces lignes croit qu'il est nécessaire que le texte revienne à sa version originale: "la liberté de croyance religieuse est absolue", avec les précisions qui ne sortent pas du cadre de la Déclaration des Droits de l'Homme que l'Egypte a signée, de manière que disparaissent les ambiguïtés qu'ont engendrées les explications des travaux préparatoires à la Constitution de 1923 et qui demeurent attachées au texte et au sens qu'on lui donne jusqu'à ce jour.
Une partie se trouve être dans les mains de l'Etat, s'agissant du Khatt Humâyûnî et du fanatisme de la fonction publique, de l'information et de l'enseignement.
Une autre, dans les mains du futur, s'agissant des amendements constitutionnels, et une autre encore, la majeure partie, dans la conscience des hommes de culture ou dans celle des autres ... Or changer les consciences, la culture dont on hérite et l'erreur qui règne dans les valeurs et les concepts requiert des générations...
Mais il est une chose, une chose seule, que nous pouvons réaliser aujourd'hui : dévoiler tout ce qui est vain, faux et illusoire. C'est peut-être ce que nous avons tenté de faire. Mais ce que nous confirmons, c'est que prendre connaissance du problème est le point de départ de la voie qui mène à la solution, une voie dont le mieux que nous puissions rêver pour elle, c'est que nos enfants lui préparent enfin le tracé. C'est pour cela seulement que nous avons écrit ce que nous avons écrit.
(traduction Maurice Borrmans)
a b c d
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Le ton du présent numéro est assez insolite; il s'agit en fait d'un document qu'il est utile de connaître. L'on sait qu'actuellement deux grandes tendances peuvent être observées parmi les musulmans qui réfléchissent. Tous sont d'accord pour appeler de leurs vœux un développement scientifique et matériel qui respecte l'islam; mais les uns, ceux de la première tendance, pensent que ce développement n'exige aucun changement de mentalité. Les grandes lignes de l'interprétation de la loi musulmane ont été fixées jadis une fois pour toutes, sauf peut-être sur quelques menus points de détail, mais la pensée que cette interprétation suppose n'a rien à craindre du monde moderne, du monde de la science. La preuve en est que durant plusieurs siècles, jadis, les musulmans furent les meilleurs savants du monde. Il n'y a qu'à revenir à l'interprétation de la loi musulmane telle qu'elle avait cours autrefois. Cette position qui est fort répandue aujourd'hui peut prendre une forme violente, celle des islamistes; mais en général, la plupart de ses partisans sont d'avis que des moyens pacifiques suffiront pour la faire triompher. Les autres, ceux de la seconde tendance, plus au fait des profondes transformations qu'ont subies les sciences depuis leurs formes artisanales du moyen-âge, jugent qu'une adaptation de la façon de penser sera nécessaire, non point pour l'essentiel sur lequel aucun musulman n'a le droit de transiger, mais sur des points secondaires que les années ont rendus différents. Au fond ils acceptent de fait ce que les chrétiens ont fait avec leur aggiornamento. Pareille opération ne pourra être menée à bien sans peine; il faudra du temps, des efforts, de la foi et du tact mais ses partisans le jugent inévitable. Le document présent est une communication présentée par un musulman égyptien, Farag Fôda, opposé au retour en arrière vers l'interprétation de la loi musulmane qui avait lieu autrefois. Il soutient la nécessité d'une certaine évolution. Par exemple ici, il met le doigt sur la situation des minorités en Egypte: il souhaite un respect plus large de la personne humaine car l'essor futur ne sera possible qu'avec la collaboration de tous. Ce qui concerne les Bahaïstes (secte qui s'est détachée de l'islam au milieu du XIX° siècle en Iran et s'est répandue par petits groupes dans le monde entier) mais surtout ce qui concerne les chiites et les chrétiens (coptes) en Egypte est présenté avec courage dans ce texte: bien des constatations faites par l'auteur touchent des sujets qui jusqu'ici, dans les rangs de la majorité musulmane, étaient couverts par des tabous. L'auteur a payé de sa vie son courage. Son texte doit être accueilli sans passion, avec le sens du caractère délicat de la situation dont bien des islamistes souffrent eux aussi. L'enjeu est trop sérieux pour être pris à la légère. Il s'agit de l'avenir de la société, de la paix. Il s'agit aussi du sérieux du dialogue qui doit être conscient des situations réelles. J. Jomier o.p. |
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