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N° 99/08 - Octobre 1999
| Maria do Céu Cunha était, avec A. Jazouli,
l'auteur du rapport sur les Jeunes musulmans en France que Se Comprendre
a publié sur trois numéros de 1997. Le présent article
a paru dans Panoramiques, N° 26 (3ème Trim.
1996),(dirigé par P. Duret et A. Guy, p. 74-80. Nous remercions
cette publication de son autorisation de reproduire ici ces quelques pages.
Nous présentons à la suite, p. 9 et ss, un autre document sur le même sujet. L'auteur en est A. Barbara, professeur de sociologie à l'Université de Nantes et auteur de nombreux ouvrages sur les mariages mixtes (voir, par exemple, Se Comprendre, N° 99/04). Sa contribution avait paru dans C. Lacoste-Dujardin & M. Virolle (dir.), Femmes et Hommes au Maghreb et en Immigration - la frontière des genres en question (Etudes sociologiques et anthropologiques, Publisud, Paris, 1998, 236 pp.), p. 183-189. Nous remercions les éditeurs de leur autorisation. |
| Depuis une vingtaine d'années, la famille maghrébine ne cesse de se transformer. Le père, déchu de son rang(1), semble laisser la mère reprendre les rênes. Mais celle-ci, à son tour; ne perd-elle pas pied face à un travail qui n'est plus libérateur mais accaparant ? En fin de compte, les sœurs ne constituent-elles pas le pilier caché mais fondamental de cette famille ? N'est-ce pas elles en effet qui, studieuses et laborieuses, peuvent conquérir le mieux leur autonomie et s'offrir le luxe de s'acheter l'attachement et la gratitude de leurs frères ? Derrière le recentrage de la famille des parents vers les enfants, s'opère un glissement progressif du masculin vers le féminin. |
Les connaissances sur les transformations de la famille dans les banlieues populaires sont lacunaires. Nous percevons bien que les rôles et les statuts (masculins et féminins, mais aussi entre générations) s'y sont modifiés peu à peu. Mais, si certains changements se donnent à voir de manière claire, il est bien plus difficile de saisir le sens et les conséquences qui en découlent pour chacun des membres de la famille et pour l'équilibre de celle-ci. Et cela d'autant plus que les parcours sont loin d'être linéaires et gardent souvent une forte dose d'imprévisibilité. Malgré les secousses, souvent brutales, qui ébranlent nombre de familles, elles réussissent parfois à garder un dynamisme intrinsèque qui leur permet de surmonter les crises, de se créer en se recréant...
Dans ce domaine, la discrétion est le maître mot(2). L'intimité familiale ne se dévoile pas facilement dans les entretiens, surtout si la relation avec le chercheur est de courte durée. Et les portes de la maison ne s'ouvrent pas avec facilité aux regards. Même les adolescents, si souvent prêts à se vanter devant un magnétophone de tous les forfaits qu'ils commettent dans le quartier, se font discrets et fuyants lorsqu'on les interroge sur leur famille.
Pour les jeunes, l'espace familial marque une frontière, fût-elle poreuse, avec le monde du quartier. Cette frontière protège des turbulences. Le repli vers la famille ressemble de plus en plus à une sorte de refuge de la dureté agressive de la vie dans la cité(3). Le cocon familial, avec ses conflits et ses tourmentes, reste encore pour la plupart d'entre eux, le lieu d'une intimité relativement protégée, qu'ils entendent dérober aux regards de l'extérieur. Ils usent de mille ruses pour éviter les liens entre leur famille et les professionnels (notamment les enseignants) ; c'est que leurs manières de la rue ne doivent pas être rapportées dans l'univers familial, où parfois ils " changent de peau ". En se protégeant, ils tentent aussi de " protéger " leurs parents.
Car aujourd'hui comme hier, les comportements des enfants sont au centre du " procès(4) " que se font, les unes aux autres, les familles populaires. C'est pourquoi, pour les professionnels eux-mêmes, les relations familiales restent souvent opaques " Les parents restent pudiques quand il s'agit de raconter les problèmes qu'ils rencontrent avec leurs enfants. Parfois, ils s'étonnent auprès d'un animateur: "Comment obtenez-vous le respect ? Moi je n'y arrive pas, avec mon enfant..." Mais il y a une pudeur à parler de ça. Car avouer les difficultés, ce serait aussi se mettre en cause... " Ce qui ne les empêche pas, dans leur contact régulier avec les enfants et les jeunes, d'observer des comportements et de constituer, sur les familles et leur évolution, des discours. C'est surtout de ces matériaux que nous partons pour écrire les pages qui suivent.
Pour certaines des femmes immigrées de cette génération, l'entrée dans le monde du travail (souvent précédée d'une formation) est presque toujours un acte volontaire. Pour devenir salariées, elles ont dû se mobiliser et persuader un mari réticent. Ce parcours est alors lu comme la conquête réussie d'un " droit ", même s'il provoque quelques frictions au sein de la famille. Parfois, lorsque le travail est interrompu à la suite de maternités, les femmes l'évoquent avec une certaine nostalgie.
A cette époque, les femmes qui inscrivent tôt les enfants à l'école maternelle et dans les équipements collectifs sont considérées comme des femmes " modernes ", qui sortent de leur rôle traditionnel, tout en garantissant auprès des leurs, les transmissions culturelles. Il ne faut pas oublier que cette période " émancipatrice " pour les femmes est aussi marquée par la positivité de l'idée " interculturelle " pour nombre de professionnels de l'action sociale et socio-éducative(5). Dans cette configuration, les maris, dont on déplore la réticence à lâcher la bride à leurs femmes et le désir de préserver une éducation très stricte pour leurs enfants, font figure de conservateurs qu'il faut combattre, contourner ou éduquer. La femme immigrée est alors, à coup sûr, l'avenir de l'homme...
Dans les années 90, les mères qui souhaitent entrer dans le monde du travail sont de plus en plus nombreuses. Pour certaines, notamment les plus jeunes, déjà scolarisées (totalement ou partiellement) en France, il s'agit d'un choix. Mais pour les plus âgées, il s'agit le plus souvent d'une contrainte imposée par le chômage du mari et parfois par son départ, car les séparations se font de plus en plus fréquentes. Dans le premier cas, lorsque l'un et l'autre des membres du couple travaillent, les rôles sont (partiellement) interchangeables ; les statuts très différenciés perdent de l'ancienne prégnance, sans pour autant que le couple se sente en danger. Mais lorsque le bouleversement est subi, qu'il ne résulte pas d'un choix délibéré, les remaniements sont plus difficiles, les négociations internes plus compliquées. Même si une partie des rôles paternels sont déplacés vers la mère, celle-ci ne se sent pas autorisée à les prendre en charge, car ils ne lui sont pas autorisés par son statut.
Les familles ont accédé en France à l'indépendance du couple et à la famille nucléaire, avec son intimité, l'installation dans un appartement, mais pour les femmes, sont aussi survenues des charges complémentaires. Elles ne peuvent plus compter sur la coopération de la famille élargie de l'espace villageois et se retrouvent donc désormais seules éducatrices d'enfants. Même lorsqu'elles laissent évoluer leurs enfants dans le quartier, les surveillant des fenêtres, elles ne peuvent être tranquilles, car elles ne sont pas sans connaître les dangers de la rue.
Hier, on parlait des femmes qui avaient du mal à se dessaisir de leur rôle d'éducatrices. Aujourd'hui, le discours a changé on parle des mères qui " se déchargent ", " abandonnent " leurs enfants aux structures, comme si celles-ci héritaient d'une partie des anciennes charges dévolues à la famille élargie. Or dans ces structures qui ont souvent des objectifs de " co-éducation ", on a beau prôner des formes de coopération et de collaboration avec les parents, on considère comme irresponsables, ces mères qui se dessaisissent trop rapidement de leur progéniture.
Certains animateurs et travailleurs sociaux évoquent d'autres difficultés hier, les femmes se sentaient très concernées par l'éducation des enfants, nouaient le dialogue avec les structures qui les accueillaient, parfois demandaient de l'aide. Une interaction était possible. Aujourd'hui, elles se sont retirées, il faut aller à leur rencontre.
Lorsque, dans les années 80, la drogue fait irruption dans les familles, y apportant des problèmes insolubles, le père cède, là encore, un peu de son pouvoir à la mère. Tout en étant aussi peu armée que lui pour assumer les difficultés créées par la toxicomanie des enfants, elle a été préparée par son ancestral rôle sacrificiel à endurer les difficultés.
Le retrait de l'homme, pilier de l'ordre familial, introduit le désordre. Des déséquilibres qui surviennent, les enfants (qui en sont partiellement l'origine) paient le prix fort. Mais les femmes sont, elles aussi, profondément touchées. C'est pourquoi aujourd'hui, nombre de ces "mères Courage" encaissent dans la maladie, l'anxiété, la déprime, cette rupture de l'ordre ancien.
Cet ordre se basait sur la constitution et le fonctionnement de deux univers, inégalement valorisés mais complémentaires(6). Le "sens commun familial " s'organisait autour de ce partage. Or si l'homme ne rapporte plus la paye, n'anime plus les repas du soir, et ne veut plus parler à son fils qui "déconne " à longueur de journée, le pouvoir qu'il cède à sa femme est une charge qu'elle supporte dans la solitude.
Les mères doivent, dès les années 80, apprendre à assumer, au sein d'une famille nucléaire (mais souvent encore nombreuse) des rôles nouveaux, affronter des problèmes graves, vivre des situations douloureuses. Mission impossible ? En tout cas, c'est du fait de leurs difficultés que se crée, peu à peu, une nouvelle image de " parents démissionnaires ". Certes, lorsqu'on parle de la démission des parents, on englobe dans l'accusation l'un et l'autre membres du couple. Cependant, dès que le débat s'approfondit, les représentations s'affinent pour aboutir àdes portraits contrastés : l'homme est présenté comme une " victime débordée ", la femme comme " éducatrice irresponsable ", donc " coupable ". Décidément, c'est la mère qui incarne, plus que le père, le rôle de la " fautive ". C'est en exerçant le rôle traditionnel d'éducation des enfants que, paradoxalement, nombre de femmes prennent pied dans la société française : c'est qu'il oblige à un contact plus ou moins régulier avec les institutions, notamment l'école. Aussi lorsqu'il y a " ratage " dans ce rôle, la femme est rendue responsable.
Au contraire, on peut compatir au sort des pères sans travail. Contrairement aux images qu'on a des jeunes (dont la situation de chômage est toujours suspecte), on veut bien comprendre leur peine à retrouver un emploi. Leur violence, lorsqu'ils interviennent dans l'éducation des enfants (d'autant plus grande que leur autorité ne s'exerce pas au quotidien), ne fait plus systématiquement d'eux, aux yeux des intervenants sociaux, des " brutes " archaïques. C'est que tous, enseignants, travailleurs sociaux, responsables associatifs, éprouvent eux-mêmes des difficultés réelles à exercer un contrôle et une autorité sur des adolescents ou des enfants rétifs.
Sur le plan professionnel, les filles semblent plus nombreuses à s'intégrer dans le monde du travail que les garçons. C'est lorsque les filles ne transgressent pas les limites qui leur sont imposées par l'éducation traditionnelle qu'elles semblent au mieux réussir leur intégration sociale et économique. L'obligation de rester à la maison leur évite la fréquentation de la rue, tentatrice et corruptrice. S'ils veulent ne pas se laisser happer par la spirale délinquante que l'espace public du quartier présente, les garçons se doivent, eux, d'adopter une attitude volontaire et même volontariste, et développer des stratégies d'évitement. On peut en effet toujours les soupçonner de se " dégonfler", de ne pas assumer leur rôle viril, lié à la rue comme celui des filles l'est à l'espace familial. Ainsi, cantonnées à la maison pour des raisons de contrôle de leur moralité, les filles se trouvent, paradoxalement, en meilleure position : non seulement elles échappent aux dérives de la rue, mais il devient plus facile pour elles d'étudier.
Les conflits avec les garçons, notamment les frères aînés, se construisent à partir d'une nouvelle donne : le statut de ces derniers ne repose plus sur l'autorité incontournable que le rôle de soutien financier leur attribuait. Il ne leur reste qu'un pouvoir légué par une tradition contestée. Certains frères deviennent eux-mêmes directement dépendants de leurs sœurs, qui leur donnent de l'argent de poche pour leurs sorties du samedi soir, monnayant ainsi leur liberté et élargissant leur marge de manœuvre.
En assignant aux filles et aux femmes un rôle moteur de l'intégration, on a désigné, dans le même mouvement, les garçons comme inintégrables. De même que l'on avait dissocié auparavant les générations, séparant les fils des pères, affirmant trop vite leur modernité irréductible et " américaine", leur appartenance à la culture planétaire, en se souciant peu de la mémoire, de la culture familiale transmise.
Contrecoup ? Un mouvement profond tend aujourd'hui à restituer aux hommes leur statut et leur autorité perdus : le rappel incantatoire de la tradition vient légitimer des aspirations qui ne trouvent plus de répondant réel dans des pratiques et des rôles réellement exercés. Cependant, en même temps que se développent ces comportements et discours " d'acculturation antagoniste "(7), de profondes évolutions sont à l'œuvre. C'est ce que souligne ce responsable d'association : " Beaucoup de choses ont changé dans les relations entre garçons et filles, surtout chez les enfants. En 1975, quand je suis arrivé, lors des sorties, les filles portaient volontiers les affaires de leurs frères aînés. Et lorsque les animateurs les sollicitaient pour le faire eux-mêmes, ils répliquaient : "C'est à ma sœur de le faire..." Alors que ça s'est perdu. Il y a des petites résurgences, mais ce n'est pas constant... Avant il fallait lutter contre ça... le rappeler. L'enfant disait: "Oui, mais mon père le fait avec ma mère" et on répondait "Oui, mais ici c'est pas pareil..." "
Cependant, l'adhésion très fièrement revendiquée à des valeurs "d'origine" de la part de nombre de garçons devient de plus en plus affirmée. Ces idées "traditionnelles", qui exercent aujourd'hui dans les quartiers une influence renouvelée, mettent surtout en cause la liberté des filles(8). Elles sont surveillées. Elles savent la réprobation qui pèse sur elles en cas de débordement, par exemple un habillement considéré comme trop osé. Certaines subissent cette situation et s'y plient. C'est le cas de celles qui s'arrêtent d'elles-mêmes de porter des habits qui leur plairaient, de peur d'avoir à affronter des remarques ou des regards désobligeants. Elles se conforment, contraintes, à la norme morale qui s'instaure dans le quartier. Mais d'autres ne supportent pas cette pression. Trop rebelles ou trop souffrantes pour s'y accommoder, elles ont la vie dure dans la cité.
Certaines filles, plus capables de ruse et de stratégie, optent pour des comportements de caméléon : au sein du quartier, dans la famille, elles s'adaptent en adoptant des comportements et des valeurs considérés comme exemplaires ; elles gagnent ainsi une marge de manœuvre et une liberté qu'elles exploitent dans des univers où la norme est tout autre. Comme les " voyageurs " dont parlait déjà R. Park, elles naviguent entre le quartier village et la ville qui, à ses portes, en est si éloignée.
Pour les filles, le champ des possibles dans la définition identitaire semble se restreindre. Les possibilités d'écart dans les comportements au sein du groupe d'appartenance semblent en effet se réduire au sein des cités. L'" individuation "(9) est rendue plus difficile. Cependant, le nombre de filles qui accompagnent cette demande d'ordre moral et la devancent s'accroît, lui aussi. Très souvent, ce mouvement est lié à un questionnement identitaire dont le socle est religieux. Il serait vain de négliger son importance et sa force.
Ces jeunes filles sont moins soucieuses d'affirmer leur indépendance (parfois déjà acquise) que de faire allégeance au groupe et à sa dignité retrouvée. Cette démarche peut paraître, vue de l'extérieur, les instituer en "perdantes volontaires ". Cependant, leur posture est plus complexe. Elle les intègre pleinement dans une " vague " (certains disent une " mode ") qui fait sens dans le quartier et en même temps elle les protège, en tant que femmes, de l'agressivité masculine. De même, elle les constitue en acteurs sociaux, donne sens à leur révolte adolescente contre les professeurs et aussi, parfois, contre les parents.
Pour donner tout son sens à ces choix affirmés de manière très manifeste dans l'espace public, il faut les relier aux affirmations silencieuses et discrètes de certaines jeunes femmes, déjà mamans, qui, elles aussi, ont renoué de manière plus profonde avec des pratiques religieuses un temps laissées en marge. L'islam sociologique de nombre de musulmans (et dans ce cas des musulmanes) se mue aujourd'hui pour certaines femmes, en une quête vive de spiritualité. La famille tout entière est entraînée dans ce mouvement qui, pour être tranquille, non ostentatoire, n'en est pas moins radical. Pour certaines de ces femmes, souvent d'ailleurs très clairement intégrées, cette recherche de sens est aussi une interrogation identitaire. Très sensibles aux questions de la transmission, elles s'interrogent ; elles constatent une certaine occultation, des " trous de transmission ", dans ce que les parents leur ont transmis de la culture et du pays d'où ils sont issus.
" Les parents pratiquent, mais oublient les enfants... Ils font la prière, mais les enfants sont de côté, les parents ne leur parlent pas. Ou alors des fois, ils leur apprennent la prière mais pas les valeurs... Ils ne disent pas ce qui est bien et ce qui est mauvais. Et les enfants ne comprennent pas pourquoi. "
En s'interrogeant sur ce qu'elles vont léguer à leurs enfants, leur questionnement apparaît existentiel et ontologique. Aujourd'hui, c'est autour de la surveillance des mœurs des femmes et des jeunes filles que semble en partie se jouer l'enracinement de ces nouveaux mouvements. Ainsi, l'islam apparaît non seulement comme l'élan unificateur d'une communauté perdue, mais aussi comme le ressort susceptible de redonner une place aux hommes et de restaurer des équilibres perdus.
L'interrogation identitaire trouve souvent aujourd'hui dans les cités défavorisées une réponse dans la pratique religieuse. " On a beaucoup souffert ici, les garçons avec la drogue, les violences, les filles avec la prostitution. On ne le dit pas, mais il y a eu beaucoup ça. Alors on est à la recherche, on est à la recherche... Ma voisine aussi, elle est Antillaise, elle est dans le même cas ", dit une femme de 40 ans, deux enfants, qui mène sa recherche sans recourir pour autant à des signes extérieurs ostentatoires.
" Voyez tel enfant. Il a 11 ans, mais chez lui, tout va de travers. Le père boit, la fille fume, la mère est triste... L'enfant cherche autre chose, il se met à pratiquer la religion... Il y a eu des enfants ratés. Parce qu'on a laissé tomber trop de choses. Aujourd'hui, on revient à la religion pour que les enfants soient plus droits... Avant, regardez dans la famille X. Il y a eu sept enfants et aucun n'est raté. Mais après, il y a eu trop de gâchis au niveau de la famille... Alors, des fois, ce sont les derniers, les plus jeunes, qui reviennent à pratiquer... "
Aujourd'hui, il y a pour de nombreux habitants de ces quartiers, le sentiment que seule une pratique religieuse assidue peut reconstituer une unité familiale et communautaire perdue, cimenter une appartenance collective positive. La souffrance de la décennie écoulée a rendu opaque un univers où il est bien difficile d'espérer. Et lorsqu'on tente de suivre le fil de ces questionnements existentiels, on en apprend autant sur les souffrances qui constituent, déjà, l'histoire des quartiers que sur les appartenances qui se cherchent.
Maria do CÉU CUNHA
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L'enquête oblige à abandonner l'idée d'une génération de jeunes femmes nées en France à l'avant-garde du progrès vers la modernité et réussissant mieux. Les performances scolaires de ces filles ne sont que légèrement supérieures à celles des garçons. Elles font moins bien en moyenne que les filles d'ouvriers en France (52 % des filles âgées de 25-29 ans ont suivi une filière technique courte contre 32 %), alors que leurs frères sont proches des autres enfants d'ouvriers (55 %). Elles sont plus soumises à la pression familiale dans leur vie amoureuse que les garçons qui sortent ou vivent plus souvent avec de jeunes Françaises de souche. Elles ne pratiquent pas moins leur religion que les garçons et même un peu plus (18 % de pratique régulière contre 10 % chez les garçons) et sont inscrites sur les listes électorales comme les garçons, ni plus ni moins (environ deux tiers à 25-29 ans contre 87 % en moyenne chez les jeunes Français du même âge). Le seul avantage féminin, tout relatif est relevé dans le domaine de l'insertion professionnelle où elles semblent faire très légèrement mieux que les garçons. S'il y a des jeunes filles nées en France de parents immigrés qui réussissent bien, ce sont les jeunes filles d'origine espagnole qui font aussi bien que la moyenne des jeunes filles en France et se démarquent ainsi des garçons que les pères ouvriers ont systématiquement orientés sur les filières techniques courtes. L'enquête révèle ainsi les transformations de l'immigration étrangère, contredit un certain nombre de lieux communs et remet en question le bien-fondé de certaines représentions collectives. Seuls quelques exemples été donnés ici. Un rapport détaillé vient d'être remis aux organismes ayant contribué au financement. Michèle TRIBALAT
Population et Sociétés, avril 1995 |
Différenciation hommes / femmes |
a b c f
1. A. Sayad l'explique bien . " En tant qu'il est étranger à la nation, le travailleur immigré n'a d'autre identité, sa vie durant, que celle de travailleur et n'a d'existence réelle que celle que lui confère le travail, c'est-à-dire une existence qui ne prend sens et signification et qui ne tient sa raison d'être que par le travail, sphère d'activité et sphère de compréhension...", S. Sayad, " Le mode de génération des générations immigrés ", Migrants Formation, N°98, septembre 1994.
2. La protection du foyer familial dans les familles populaires, l'envie de dérober son intimité aux regards extérieurs, y compris aux curiosités des voisins, a souvent été soulignée. Voir notamment U. Hannez, Explorer la ville, Ed. de Minuit, 1985.
3. A force de mettre en valeur dans la rue les valeurs viriles (et violentes), les garçons doivent, dès la sortie de l'enfance (parfois malgré eux), s'y défendre pour exister...
4. G. Althabé, B. Leger, M. Selim, Urbanisme et réhabilitation symbolique, Anthropos, 1984.
5. Ces professionnels aident ainsi les enfants à construire, sans dommage et sans conflits, ce que D. Winnicot appelait une " aire d'expérience ". cf D. Winnicot, Jeu et réalité. L'espace potentiel, Gallimard, 1975.
6. O. Schwartz, Le monde privé des ouvriers, PUF, 1993.
7. G. Devereux, Ethnopsychanalyse complémentariste, Flammarion, 1972.
8.
Plus les filles se libéreraient, plus elles finiraient " sur le
trottoir ". Moins les filles seraient libres, moins elles seraient en butte
à la marginalité. Ce point de vue suppose que les frontières
du quartier, seul lieu où la morale traditionnelle maintient toute
sa validité, soient infranchissables. Il ne fait que confirmer le
sentiment de profonde séparation entre les quartiers pauvres et
la ville qui institue deux mondes éloignés qui se côtoient
sans se pénétrer.
En tout cas, cette morale fonctionne
comme une vraie contrainte pour nombre de jeunes filles ne disposant pas
de moyens (notamment scolaires et professionnels) qui rendent viable le
choix d'un autre destin.
9. Pour Jean Rémy, l'individuation, qui est à distinguer de l'individualisme, est une situation collective dans laquelle chacun possède ou rêve de posséder la maîtrise de ses échanges, y compris avec sa parenté. J. Rémy, "Individuation, vie sociale et vie collective ", Recherche sociale, n° 131, juillet-septembre 1994.
10. Cette communication est un premier résultat d'un travail en cours à partir d'éléments théoriques, d'observations directes et d'entretiens.
11. " L'image coranique la plus tangible de la femme consiste à la présenter métonyquement comme un " champ " que l'homme féconde : " Vos femmes sont pour vous un champ de labour, venez à votre champ lorsque vous le désirez " (Coran II,223). " Les femmes ont des droits équivalents à leurs obligations et conformément à l'usage. Les hommes ont cependant une prééminence (darajatoun) sur elles " (Coran II,228 ; traduction de D. Masson, Paris, Gallimard, La Pléiade, 1967). Extrait d'une citation de M. Chebel, in Dictionnaire des symboles musulmans, Paris, Albin Michel, 1965 : 164.
12. Sur le plan méthodologique, mes observations se centrent essentiellement sur les hommes et les femmes en situation familiale de la première génération, arrivés en France dans les années 60. Un travail ultérieur examinera les mêmes hypothèses auprès de leurs enfants devenus euxmêmes parents et qui vivent dans un autre contexte économique et dans d'autres réalités.
13. J'emprunte ce concept à Robert Castel.
14. T. Ben Jelloun nous avait déjà alertés sur la misère sexuelle des hommes immigrés dans ses expressions psychosomatiques, in La plus haute des solitudes, Paris, Le Seuil, 1977.
15. Sans oublier la relation pèrefille, qui fera l'objet d'un travail ultérieur.
16. À cette période, les antennes de l'Office National d'immigration (ONI.) recrutait dans l'Atlas marocain des hommes sur des critères physiques de jeunesse pour les mines de charbon du nord de la France.
17. Intersignes, n° 2, Printemps 1991 : 5.