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Heure
Carême et Ramadan
ou comment revenir à Dieu
Cette année, le Ramadan des musulmans commence
le 24 septembretandis que le Carême des chrétiens débutera
le 21 févrierprochain. La ressemblance des deux démarches conduira
sans doute quelques personnes à utiliser le vocabulaire chrétien
qui nous est familier en parlant du "Carême des musulmans".
A la vérité, cette confusion du vocabulaire
n'est pas sans signification: petit à petit, la culture française
devient le cadre où se vit l'Islam des musulmans de France et le
langage dans lequel il s'exprime.
Les pratiques ainsi désignées par le même
mot n'en demeurent pas moins très différentes.
Les chrétiens savent bien que le Carême
est essentiellement une période de préparation à la
fête de Pâques. Comme le peuple hébreu avait vécu
au désert pendant quarante ans avant d'atteindre la terre promise,
ainsi le peuple chrétien accepte une épreuve de quarante
jours pour se préparer à la vie nouvelle que le Christ nous
offre à nouveau, Lui qui est maintenant au-delà de la mort
et de la souffrance. Il y a donc, dans le Carême chrétiens
une dimension de tension vers un évènement festif, une démarche
de repentance pour nos refus et nos péchés. Plus récemment,
l'accent s'est déplacé: les privations dans le boire et le
manger se sont adoucies, l'insistance s'est faite plus forte sur la conversion
intérieure et le partage.
Les fêtes de l'Islam, à l'inverse des fêtes
juives ou chrétiennes, n'ont pas pour but d'évoquer l'Histoire
passée ou à venir. Le Ramadan n'est pas la préparation
d'une fête, ni le souvenir d'un évènement. C'est une
pratique commandée par le Coran (2,183-187) mais dont le symbolisme
ou la signification ne sont pas données dans le texte. Comme pour
la plupart des pratiques de l'Islam, c'est donc d'abord la vertu d'obéissance
qui est ainsi appelée à s'exercer dans le Jeûne. Face
à Dieu, l'homme se remet à sa place d'humble adorateur.
Un autre thème vient cependant enrichir la spiritualité
de ce mois de jeûne: celui de l'accueil de la Parole de Dieu, de
la Révélation. En effet, le texte qui prescrit le Jeûne
continue: "Le Coran a été révélé durant
le mois de Ramadan. C'est une Direction pour les hommes ; une manifestation
claire de la Direction et de la Loi (2,185). Une fête l'évoque:
la nuit du Destin.
La Nuit du Destin
Elle se place vers la fin du Ramadan, à une date que
l'on n'a jamais pu situer avec certitude (la vingt-septième ?).
L'expression est tirée du Coran : "Oui, nous l'avons fait descendre
durant la Nuit du Destin (ou du Décret). Qu'est-ce qui te fera connaître
ce qu'est la Nuit du Destin ?" (C. 97)
Les musulmans lisent dans ce texte une allusion à
la "descente" de la Révélation. La suite la décrit
en des termes évoquant - pour nous - la nuit de Noël: "Les
Anges et l'Esprit descendent cette Nuit... Elle est Paix et Salut jusqu'au
lever de l'aurore !". Cette année, la Nuit mystérieuse se
célèbre autour du 27 février, quelques jours avant
la fin du Ramadan.
Le mois du Jeûne comporte donc, pour les musulmans,
une attention renouvelée au Livre du Coran. Quelques-uns consacreront
leurs soirées à relire le texte, individuellement ou en groupe.
Cette lecture s'accompagnera, bien sûr, d'un désir de conformer
sa vie à la volonté de Dieu telle qu'elle s'exprime dans
la Révélation.
Une pratique difficile
Pour beaucoup de musulmans vivant parmi nous, la pratique
régulière des cinq prières quotidiennes et de celle
du Vendredi n'est guère possible faute de lieux de culte et d'horaires
adaptés. Le Jeûne du Ramadan devient la pratique principale
par laquelle le croyant exprime son attachement à la communauté
musulmane et sa fidélité à la Loi de Dieu: "je suis
musulman... je fais le Ramadan", répondent la majorité des
"croyants non-pratiquants".
Jeûner, en Islam, n'est pas facile: il faut, pendant
toute la journée, s'abstenir de nourriture, de boisson et de toute
activité sexuelle. Ce n'est qu'à la nuit tombée que
la vie physique reprend ses droits. Comme il ne s'agit pas d'une activité
pénitentielle, cette rupture du jeûne donne lieu à
des repas améliorés où l'ambiance rappelle celle du
réveillon de Noël. Parfois plusieurs familles voisines se rassemblent
pour le repas du soir pris en commun: la communauté musulmane y
trouve une nouvelle visibilité, une nouvelle chaleur humaine. Au
petit matin, un deuxième repas prépare le croyant à
affronter une nouvelle journée d'abstinence.
Souvent, le mois de Ramadan est une occasion de plus
grande ferveur: dans les oratoires et les mosquées, la prière
se prolonge dans la nuit, des enseignements sont donnés aux fidèles.
De ce point de vue, le Ramadan, comme notre Carême, est un temps
de "conversion" et de retour à la prière. Cette période
d'effort dure le temps d'un mois lunaire, soit 28 ou 29 jours, mais ses
effets se prolongent bien au-delà, suivant la ferveur que l'on aura
déployée pendant ce temps privilégié.
Quelle attitude pour les chrétiens ?
Il est probable qu'à la vue de l'austérité
de ce jeûne, certains se sentent poussés à comparer
Ramadan et Carême pour vanter l'héroïsme de l'un ou la
profondeur de l'autre... au risque de passer à côté
de l'essentiel. Le principal, en effet, n'est pas que nous battions des
records de mortification et de pénitence. Nous nous trouverions
en contradiction flagrante avec le Coran: Dieu veut, pour vous, la facilité
(2,185), et avec l'évangile: Mon joug est aisé et mon fardeau
léger (Mt 11,30).
Le jeûne n'est pas un sport où chrétiens
et musulmans entreraient en compétition pour remporter la médaille
du meilleur croyant. Le Coran, en prescrivant le jeûne, ajoute: Peut-être
craindrez-vous Dieu... Et le chrétiens ne peut oublier les paroles
de l'Ecriture: C'est par grâce que vous êtes sauvés...
cela ne vient pas de vous, c'est un don de Dieu (Ep 2,8). Pour l'Islam
comme pour le Christianisme, le Jeûne doit rester un moyen d'accueillir
le don, le pardon, de Dieu et il est déjà offert !
Comment forcerait-on une porte qui est toujours ouverte ?
Le Carême, comme le Ramadan, ne nous laisse pas
oublier que Dieu ne veut pas des acrobates mais des croyants. Il ne se
laisse pas séduire par nos efforts, mais Il se donne à notre
faiblesse.
Chaque année, l'Eglise catholique envoie un message
de vœux fraternels aux musulmans du monde entier à l'occasion du
Ramadan et de la fête qui le termine.
Rien n'empêche les communautés chrétiennes - paroisses,
couvents et groupes divers - d'en faire autant et d'envoyer une lettre
aux lieux de culte musulmans situés dans leur voisinage pour assurer
les fidèles qui s'y réunissent de la prière et de
l'amitié des chrétiens. Au contraire, un tel geste sera apprécié
et sera peut-être le déclencheur d'une série de rencontres
entre les deux communautés.
Si la compétition n'est pas de mise entre nous,
la ferveur de tant de croyants musulmans qui jeûnent et prient plus
fidèlement pendant cette période peut - et devrait, sans
doute, - susciter une certaine émulation spirituelle chez le chrétien
qui pourrait en profiter pour s'interroger sur sa propre façon d'être
fidèle à sa foi, sa propre assiduité à prier
et sa générosité à suivre le Christ, si difficile
que soit le chemin ! Tout est bon pourvu que Dieu soit mieux servi, mieux
connu, et surtout mieux aimé.
J.M. Gaudeul
Père Blanc.