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Conférence des Evêques de France |
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La société française est marquée par de profondes évolutions dans son paysage religieux. A travers les relations de voisinage, l'école, le travail professionnel, la participation à la vie associative, comme au niveau des instances politiques les plus élevées, les chrétiens se trouvent conduits à rencontrer d'autres croyants -juifs, musulmans, bouddhistes... Qu'ils le veuillent ou non, ils vivent de plus en plus dans des situations à la fois interculturelles et interreligieuses. C'est là une situation de fait. C'est en même temps l'occasion de réfléchir sur les fondements et les objectifs du dialogue interreligieux. Une telle réflexion s'impose d'autant plus que nombre de chrétiens, aujourd'hui, ne perçoivent plus - ou pas encore - l'importance de ce dialogue interreligieux, et, souvent même, manifestent à son endroit de véritables craintes. Celles-ci n'émanent pas seulement de courants traditionalistes ; elles sont aussi exprimées par des chrétiens qui n'appartiennent pas à de tels courants et qui, de bonne foi, soulignent les risques ou même les dangers du dialogue interreligieux pour l'Église catholique. Ces réactions s'expliquent notamment par l'essor de l'islam en Europe ; même si l'on fait observer que l'islamisme doit être nettement distingué de l'islam et qu'il n'en représente qu'une tendance radicale et extrême, certains ont peur qu'une trop grande ouverture aux musulmans de France ou d'Europe ne se paie à moyen ou long terme : ces musulmans, objectent-ils, ne profitent-ils pas de l'accueil qui leur est fait pour s'implanter de plus en plus, au point que cette implantation puisse un jour menacer nos sociétés d'inspiration et de valeurs chrétiennes ? Les craintes mentionnées plus haut s'expliquent aussi par des formes de relativisme qui ont gagné du terrain depuis quelques décennies : à l'heure des brassages culturels et religieux, à l'âge de la mondialisation, certains redoutent que l'engagement de l'Église catholique dans le dialogue interreligieux, si bien intentionné soit-il, ne contribue à la confusion des esprits et n'entretienne finalement l'idée que « toutes les religions se valent ». Dans cette situation, il importe de dissiper un certain nombre de malentendus. D'une part, ce ne sont pas les religions qui dialoguent entre elles, mais des croyants. D'autre part, le dialogue ne signifie pas nécessairement « entente » ou « accord » ; il implique en tout cas que chacun puisse affirmer ce qu'il croit - pourvu que ce soit dans le respect d'autrui -; et s'il n'a pas pour but de convertir les autres, il ne dispense pas pour autant de l'annonce de l'Évangile. Mais il importe aussi de dire ce qui, positivement, rend un tel dialogue légitime et même nécessaire. Si les chrétiens reconnaissent en Jésus-Christ la plénitude de la Révélation, ils croient en même temps que Dieu se rend présent à tout homme et désire lui communiquer sa vie ; ils savent avec l'apôtre Pierre que « Dieu ne fait pas acception de personnes, et qu'en toute nation quiconque le craint et pratique la justice trouve accueil auprès de lui » (Ac 10,35) ; ils ne peuvent donc se désintéresser des autres croyants et doivent plutôt, autant qu'il est possible, entrer en relation avec eux. Les pages qui suivent se proposent donc d'expliquer à nos communautés quels sont les fondements du dialogue interreligieux, et, sur cette base, de préciser les objectifs, les fruits et les conditions d'un tel dialogue. |
Le
devenir de toute personne dépend en effet de sa capacité à exprimer (à
travers le langage ou toute autre activité symbolique) ses expériences les
plus profondes et à les partager avec ses semblables. Deux personnes qui
s'aiment, par exemple, mais qui ne trouvent pas les moyens de se le dire,
risquent de voir dépérir leur amour. Ce principe s'applique à toutes les
expériences humaines, y compris à celle, souvent très vague, d'une présence
qui dépasse l'être humain.
L'expérience
apprend aussi que le dialogue ne va jamais de soi, et qu'il est même souvent
contredit, en fait, par le phénomène de la violence. Il importe d'en avoir
conscience si l'on veut éviter une vision naïve de la réalité. Cependant,
l'épreuve même de la violence ne peut servir d'alibi pour se fermer à
l'exigence du dialogue ; elle donne plutôt une raison supplémentaire de
choisir celui-ci, en reconnaissant qu'il est déjà, comme tel, une forme de
victoire sur la violence.
Lorsqu'une
personne fait, d'une manière ou d'une autre, l'expérience d'une présence qui
la dépasse, elle est plus ou moins consciente du sens de cette expérience.
Selon la situation dans laquelle elle se trouve (son milieu culturel, social,
religieux...), la conscience qu'elle a de cette présence sera différente. Le
Japonais d'autrefois n'aura pas la même perception qu'un Français
d'aujourd'hui, un Égyptien d'il y a quatre millénaires, ou un Indien du XIXème
siècle... Les religions témoignent en tout cas de l'effort que font les
hommes de toute époque et de toute culture pour exprimer, en société, leur
expérience de Dieu ou de l'Absolu. Cela même offre matière à des formes de
dialogue qui aident les croyants à vivre ensemble et à partager, dans le
respect mutuel, le meilleur de ce qui les habite.
Selon
la foi chrétienne, Dieu est présent à toute personne dès le premier instant
de son existence, donc bien avant qu'elle n'appartienne à une religion ou à
une autre. Ce Dieu est le Dieu Trinité qui invite chacun à partager sa vie ;
ainsi sommes-nous tous invités à entrer dans le « dialogue » fondamental
initié par Dieu lui-même. Au regard de la foi, toute personne est donc
structurée par cette présence et cet appel. Sa relation à Dieu se joue dans
l'ensemble de sa vie. Elle s'exprime, entre autres, dans la manière de se
rapporter à la vérité, à la justice, et aux autres valeurs essentielles de
l'existence humaine. Or, dans la mesure où les religions honorent elles-mêmes
de telles valeurs, dans la mesure aussi où elles communiquent le sens de
l'Absolu et où elles engagent les croyants sur un vrai chemin de progrès-
spirituel, elles deviennent alors, pour ceux qui les regardent en chrétiens et
les soumettent au discernement nécessaire, autant de fenêtres qui s'ouvrent
sur le mystère de Dieu. A ceux qui ont des oreilles pour entendre, elles disent
en ce sens quelque chose du mystère de Dieu et de celui de l'homme - quelles
que soient par ailleurs leurs différences irréductibles.
Le
dialogue s'impose d'autant plus que Jésus lui-même, dans les Évangiles, nous
apparaît comme un homme de relation et de dialogue. Certes, il a d'abord
conscience de n'être envoyé qu' « aux brebis perdues de la maison d'Israël
» (Mt 15,24). Néanmoins, loin d'être enfermé dans sa particularité, il
refuse toute barrière et se montre accueillant à tous ceux qu'il rencontre sur
sa route, y compris dans les marges de la société et parmi ceux qui
n'appartiennent pas à son peuple. Il est ouvert aux autres de manière
inconditionnelle, pour que d'autres à leur tour s'engagent dans cette manière
de vivre. Le style relationnel de sa vie - lui-même révélateur de la relation
de Dieu avec l'humanité - fonde à son tour l'existence chrétienne comme une
existence en relation avec autrui. La révélation de Dieu en Jésus-Christ
invite ainsi les chrétiens à entrer en dialogue avec d'autres croyants, de
même que, réciproquement, les expériences de rencontres avec autrui aident
les chrétiens à approfondir leur foi en un Dieu qui est lui-même relation.
L'Esprit
est le lien d'amour qui unit mutuellement le Père et le Fils, et qui, répandu
dans le cœur des hommes, éveille en eux la vie même de Dieu. Il est donc en
eux principe de relation avec autrui. Il est d'abord donné aux apôtres pour
qu'ils puissent annoncer l'Évangile parmi les nations - car l'Évangile est
pour tout homme - ; mais cette annonce ne doit pas s'imposer aux autres et exige
au contraire que ceux-ci soient pleinement respectés. L'Esprit est la force qui
actualise, dans les multiples lieux et temps de l'histoire, le don de soi et
l'amour manifestés en Jésus. Il est, en ce sens, au fondement du vrai
dialogue, qui est refus de la violence et conversation aimante avec les autres -
y compris avec ceux qui ne partagent pas notre foi. Il inspire des paroles et
des actes qui, dans la communauté chrétienne comme en dehors d'elle,
participent de la sainteté de Dieu. Vatican II disait même de Lui qu'il «
offre à tous, d'une manière que Dieu connaît, la possibilité d'être
associé au mystère pascal » (Gaudium et spes n. 22).
Dans
son encyclique Ecclesiam suam, publiée en 1964, au milieu du Concile, le
pape Paul VI a longuement réfléchi sur la notion de dialogue et la place qu'il
devrait occuper dans la vie de l'Église. Ses propos sont sans ambiguïté : «
l'Église doit entrer en dialogue avec le monde dans lequel elle vit. L'Église
se fait parole ; l'Église se fait message ; l'Église se fait conversation »
(ES n. 67). Paul VI parle de quatre « cercles concentriques » qui constituent
les « aires » du dialogue dans le monde moderne : le cercle de l'humanité (le
plus grand), celui des croyants de diverses religions (dont les chrétiens),
celui des chrétiens (le dialogue oecuménique), et enfin celui qui se vit à
l'intérieur de l'Église catholique.
Les
intuitions exprimées dans cette première encyclique sur le dialogue se
vérifient, de manière très significative, dans les actes du Concile Vatican
II et deviennent ainsi un élément central de la « feuille de route » de
l'Église dans « le monde de ce temps ». Les Pères du Concile soulignent
l'importance du dialogue dans plusieurs documents dont la Constitution pastorale
sur l'Église dans le monde de ce temps (Gaudium et spes), la
Déclaration sur la liberté religieuse (Dignitatis humanae), le Décret
sur l'Oecuménisme (Unitatis redintegratio) et la Déclaration sur les
relations de l'Église avec les religions non chrétiennes (Nostra aetate).
Les titres mêmes de ces textes font écho aux divers « cercles » de dialogue
dont parle Paul VI.
L'exigence
du dialogue présuppose qu'il y a, selon Vatican II, des « semences du Verbe »
dans les cultures et les religions du monde. Elle présuppose en même temps la
présence et l'activité de l'Esprit Saint, non seulement dans des individus,
mais aussi dans l'histoire et dans les peuples, les sociétés, les cultures et
les religions du monde entier - thème qui sera davantage développé dans
l'encyclique Redemptoris missio de Jean-Paul II (n. 28). Il est vrai que,
dans le passé, le christianisme a été trop souvent tenté par l'intolérance
sinon la violence (même si nombre de missionnaires ont aussi porté attention
aux cultures des peuples qu'ils rencontraient). L'exigence du dialogue implique
en tout cas que les chrétiens, tout en confessant Jésus-Christ comme « le
chemin, la vérité, la vie » (Jn 14, 6), se montrent accueillants aux autres
croyants et, chaque fois qu'il est possible, puissent entrer en « conversation
» avec eux.
Cette
exigence du dialogue n'a pas été seulement formulée dans des documents
ecclésiaux. Elle a été rendue manifeste à Assise, le 27 octobre 1986,
lorsque le Pape Jean-Paul II a pris l'initiative de rassembler les
représentants des différentes religions pour une journée de prière pour la
paix.
Il
est important d'expliquer aujourd'hui à nos communautés pourquoi et comment le
dialogue fait ainsi partie intégrante de l'existence chrétienne. Il s'agit de
montrer que, si le concile Vatican II a ouvert la voie à cette attitude de
dialogue, il ne l'a pas fait par simple souci d'adaptation aux temps modernes,
mais parce qu'il y allait d'une conviction de fond, enracinée dans l'Évangile
lui-même.
A
ce point de vue, il vaudrait la peine de faire mieux connaître la Déclaration Dignitatis
Humanae ; cette Déclaration sur la liberté religieuse a en effet le
mérite de montrer comment le Nouveau Testament invite à tenir, du même
mouvement, la recherche de la vérité et le respect d'autrui. Si Jésus « a
rendu témoignage à la vérité », « il n'a pas voulu l'imposer par la force
à ses contradicteurs » ; et, aux origines de l'Église, « ce n'est pas par la
contrainte ni par des habiletés indignes de l'Évangile que les disciples du
Christ s'employèrent à amener les hommes à confesser le Christ comme
Seigneur, mais avant tout par la puissance de la Parole de Dieu » (Dignitatis
Humanae, § 11). Sans doute n'est-il pas question ici du dialogue
interreligieux comme tel (il serait d'ailleurs anachronique d'attendre des
Écritures un enseignement immédiat à ce propos), mais un raisonnement
analogue mérite néanmoins d'être tenu : sans rien sacrifier de la recherche
de la vérité, il importe de montrer comment l'attitude du dialogue est
conforme à la « manière d'être » requise par l'Évangile ; cela vaut de
tout dialogue, mais aussi, en particulier, de ce que nous appelons aujourd'hui
le dialogue interreligieux. Celui-ci fait donc bien partie, en ce sens, de la
mission de l'Église (cf. Redemptoris missio, n. 55 et 56).
Le Pape Benoît XVI a confirmé cet engagement de l'Église en déclarant aux représentants de la communauté musulmane qu'il recevait à Cologne, le 20 août 2005 : « Nous ne devons pas céder à la peur, ni au pessimisme. Nous devons plutôt cultiver l'optimisme et l'espérance. Le dialogue interreligieux et interculturel entre chrétiens et musulmans ne peut pas se réduire à un choix passager. C'est en réalité une nécessité vitale dont dépend en grande partie notre avenir »[1].
Sur la base de
tels fondements, quels sont les objectifs et les fruits du dialogue
interreligieux On commencera par dire, négativement, qu'ils ne doivent pas
être confondus avec ceux de l'œcuménisme intra-chrétien.; on indiquera
ensuite la portée du dialogue interreligieux pour la société, avant de
préciser les différentes formes du dialogue et ses fruits spécifiques pour
les chrétiens eux-mêmes.
La
rencontre des religions ne doit pas être confondue avec l'œcuménisme. Que
différentes traditions religieuses se soient développées dans l'histoire de
l'humanité, blessée par le péché, est un fait normal (qui ne dispense
d'ailleurs nullement le chrétien de l'effort missionnaire) ; mais que les
chrétiens soient divisés entre eux est une situation anormale dont tout
chrétien devrait souffrir. Le but de l'œcuménisme est de restaurer l'unité
entre les chrétiens, conformément à la volonté du Christ lui-même.
L'objectif poursuivi
par le dialogue interreligieux, lui, est de favoriser la compréhension et la
collaboration entre des personnes et des communautés appartenant à des
religions différentes, pour rendre possibles le vivre ensemble et la paix. Il
est aussi de faire progresser dans la recherche de Dieu - non point, cependant,
par quelque union des religions qui tendrait à les englober dans un ensemble
plus large en gommant leurs différences.
Le
dialogue interreligieux et l'œcuménisme, même s'ils ne se confondent pas,
sont néanmoins indissociables. D'une part, le dialogue des chrétiens en vue
de leur propre unité contribue au témoignage qu'ils sont appelés à rendre
vis-à-vis des autres croyants. D'autre part, en sens inverse, l'expérience
du dialogue interreligieux est à même de rejaillir positivement sur le
dialogue oecuménique : elle peut conduire les chrétiens à relativiser
certaines de leurs divisions ; elle peut aussi les provoquer à un nouvel
approfondissement de la foi qui leur est commune.
2) La
portée du dialogue interreligieux pour la société
Il
importe de prêter attention à la dimension civique ou citoyenne du dialogue
interreligieux (ou des relations interreligieuses).
Nous
vivons dans un monde de plus en plus multiculturel et multireligieux, et le
processus de mondialisation (globalisation) ne fait qu'accélérer cette
diversité, entre autres à cause des flux migratoires et de l'évolution des
moyens de communication sociale. Cette situation provoque des tensions dans
les pays européens de vieille chrétienté ou de laïcité républicaine.
Dans certains pays, on risque de polariser et de durcir ces tensions entre une
affirmation identitaire univoque et un communautarisme particulariste.
Or
l'Église catholique donne la plus grande importance aux relations entre les
personnes comme entre les groupes humains. Certes, la catholicité ne se
définit pas simplement par l'universalité (l'Église était « catholique »
dès le jour de la Pentecôte), et elle ne saurait se confondre avec le
phénomène de la mondialisation. Cependant, dans le contexte de celle-ci,
l'Église rappelle avec force que tout homme compte au regard de l'Évangile
et que les légitimes diversités ne doivent pas entraver l'ouverture mutuelle
et le dialogue entre les peuples.
En
outre, particulièrement depuis le concile Vatican II, l'engagement des
communautés chrétiennes dans l'œcuménisme, l'inculturation et le dialogue
interreligieux - désormais inséparables - leur a permis d'acquérir une
expertise particulière dans la gestion des différences confessionnelles,
culturelles et religieuses et dans la médiation lors de conflits.
L'enjeu est de
tenir en tension féconde une identité religieuse reconnue et affirmée, une
référence communautaire non particulariste (à l'opposé d'un
communautarisme étroit) et la reconnaissance de l'altérité, dans le cadre
de la laïcité. C'est là une urgente question de société. L'Église peut
ainsi promouvoir des attitudes de respect et d'accueil des différences, non
point perçues comme des menaces, mais reconnues comme un enrichissement
réciproque. L'expérience de la pastorale des migrants, celle du Dialogue
interreligieux monastique (DIM), l'engagement de l'Enseignement catholique
dans l'éducation à la diversité (particulièrement le réseau
euroméditerranéen de la Fédération internationale des Universités
catholiques, FIUC)..., permettent à l'Église d'agir avec d'autres
associations et institutions civiles ou religieuses. De cette façon, elle les
fait bénéficier de son expérience de la rencontre et de l'accueil, dans la
tradition d'Abraham. Les attitudes de respect (au-delà de la tolérance) et
d'hospitalité peuvent aider nos contemporains à créer et à entretenir,
concrètement, dans le quotidien de la cité, un lien social qui prenne
positivement en compte l'inéluctable métissage qui est déjà en cours dans
nos sociétés et nos cultures.
L'Église a un
rôle privilégié à jouer dans ce processus. Tout d'abord en sensibilisant
les catholiques eux-mêmes à la richesse de leur tradition séculaire de
respect et d'hospitalité, et en les formant à l'art et à la déontologie de
la rencontre. Ensuite, en les encourageant à être présents partout où se
construit ce lien social pluriel en dehors duquel ni l'Europe ni le « village
planétaire » n'ont chance de se déployer dans l'avenir sans affrontements
majeurs.
C'est
en ce sens qu'on peut reconnaître une réelle dimension civique à
l'engagement de l'Église dans la rencontre ou le dialogue interreligieux.
On distingue
quatre formes de dialogue : le dialogue de vie (dans le cadre des relations
quotidiennes) ; le dialogue pour promouvoir justice, dignité de l'homme et
les autres valeurs qui permettent de vivre ensemble en société ; le dialogue
des expériences spirituelles ; le dialogue théologique.
Cette
distinction est importante, car tout chrétien est appelé au dialogue, mais
selon ses compétences et ses possibilités. D'ailleurs, le dialogue est un
engagement ecclésial et c'est en Église que nous pouvons le porter ensemble.
Pour un
chrétien, le christianisme n'est pas simplement une fenêtre de plus qui
s'ouvre sur le mystère de Dieu. Le Christ, selon sa foi, est la plénitude de
la révélation de Dieu, le don total et définitif que Dieu fait de Lui-même
à l'homme. Cette affirmation peut certes donner l'impression que, malgré
tout ce qui a été dit plus haut, un chrétien n'a finalement pas grand
intérêt à faire l'effort nécessaire pour comprendre ce qui fait vivre les
hommes dans les autres religions. Il est d'ailleurs vrai que, pour le
christianisme, toute démarche religieuse est soumise au critère de l'Evangile
du Christ. Mais il ne faut jamais oublier que le Christ est le Verbe de Dieu
et qu'Il est, comme le Père et l'Esprit, présent à tout homme depuis
toujours. Les autres religions, lorsqu'elles nous parlent de la présence de
Dieu à l'homme, importent donc aussi au chrétien dans sa propre expérience
de foi.
Cela est bien
résumé dans le document Dialogue et annonce : « La plénitude de la
vérité reçue en Jésus-Christ ne donne pas au chrétien la garantie qu'il a
aussi pleinement assimilé cette vérité. En dernière analyse, la vérité
n'est pas une chose que nous possédons, mais une personne par qui nous devons
nous laisser posséder. C'est là une entreprise sans fin. Tout en gardant
intacte leur identité, les chrétiens doivent être prêts à apprendre et à
recevoir des autres et à travers eux les valeurs positives de leurs
traditions. Par le dialogue, ils peuvent être conduits à vaincre des
préjugés invétérés, à réviser des idées préconçues et même parfois
à accepter que la compréhension de leur foi soit purifiée ». (Dialogue
et annonce, n.
49)
Certes,
l'expérience des rencontres interreligieuses ne peut laisser indemne : elle
surprend, elle bouscule, elle fait renoncer à des préjugés que l'on tenait
pour des certitudes... Cependant, outre qu'un bon enracinement dans la
tradition chrétienne permet de vivre une telle expérience dans la paix, les
rencontres interreligieuses offrent à chacun la chance de transformations
bénéfiques. ہ
travers elles, le regard des chrétiens sur leurs interlocuteurs peut se
modifier dans un sens qu'ils ne prévoyaient pas. Leur regard sur eux-mêmes,
aussi, a la chance de se modifier : ils peuvent accéder à une conscience
plus juste de leur identité chrétienne. Quoi qu'il en soit de ces
transformations, les rencontres auxquelles ils participent - si du moins elles
se déroulent dans un climat de confiance et d'amitié - ne peuvent
qu'enrichir leur expérience humaine et spirituelle, leur permettant d'être
en fin de compte fortifiés dans leur propre chemin de croyants.
Comme cela a
été dit plus haut, le dialogue interreligieux implique que l'on soit
suffisamment enraciné dans sa propre tradition. Mais, pour être pratiqué de
manière authentique et fructueuse, il présuppose aussi d'autres conditions.
Les craintes
actuellement formulées par rapport au dialogue interreligieux viennent pour
une part de ce que l'expression « dialoguer avec d'autres croyants » est
entendue (implicitement au moins) comme synonyme de l'expression « être
d'accord avec d'autres croyants ». Il importe donc de rappeler que dans «
dialogue » il y a d'abord « parole » (logos), parole « échangée
» : « dialogue » veut simplement dire que l'on parle avec quelqu'un, dans
le cadre d'une conversation qui implique certes écoute et respect de l'autre,
mais qui appelle aussi notre propre engagement. Il est même essentiel de
faire saisir que le dialogue interreligieux bien compris, en même temps qu'il
permet de mieux connaître le point de vue des autres croyants, donne aux
chrétiens la chance de rendre témoignage à l'Évangile - non point pour
imposer leur point de vue aux autres, mais simplement pour être eux-mêmes
des interlocuteurs loyaux par rapport à leur propre tradition (de même que
les autres croyants doivent également parler honnêtement de leurs traditions
respectives). Le dialogue, entendu de cette manière, aide finalement les
chrétiens à avancer dans une conscience plus profonde de ce qui les fait
vivre et d'en témoigner en présence des autres. Par cette voie encore, il
fait partie intégrante de la mission de l'Eglise.
Pour que la
rencontre soit vraie et fructueuse, il est nécessaire que ces hommes et ces
femmes aient le souci de faire connaissance, et, pour ainsi dire, de
s'apprivoiser mutuellement. Cela implique des réunions régulières, qui ne
soient pas purement intellectuelles, mais qui soient-vraiment
humaines et détendues. Et cela demande nécessairement du temps.
Les premiers
fruits de cet apprentissage de la convivialité seront l'élimination des
idées fausses que chacun porte en lui concernant les croyances religieuses
des autres, et la diminution de la peur car la peur naît de l'ignorance, et
elle est toujours mauvaise conseillère.
Chacun a le
devoir et donc le droit de témoigner de sa foi et de ses convictions, mais en
respectant celles des autres. Car il n'y a pas de charité sans respect ; et
le respect de l'altérité est aussi une condition de la paix.
A
noter aussi la différence qui existe entre la tolérance et le respect. Il y
a chez celui qui tolère une attitude empreinte de supériorité, une position
de « surplomb », qui fait que la personne tolérée n'est pas considérée
comme ayant des droits, mais qu'elle mérite d'être excusée ou protégée.
Dans l'attitude de respect, au contraire, chacun estime que l'autre a autant
de droit que lui, comme personne. On entend parfois dire : « L'erreur n'a pas
de droit ». Mais justement, l'erreur n'est pas une personne, c'est une
abstraction ; et une personne garde ses droits fondamentaux, même quand elle
se trompe.
Écouter
vraiment implique une attitude intérieure faite de réceptivité, d'intérêt
et de respect. Il arrive dans certaines réunions académiques qu'on assiste
à des monologues successifs : personne n'écoute vraiment les autres, car
chacun pense surtout à ce qu'il va dire en attendant son tour... L'écoute
nécessite un silence intérieur, qui permet d'accueillir ce que l'autre dit.
Quant
à la parole, elle doit être empreinte de loyauté, de franchise et
d'humilité : c'est à cette condition qu'elle a des chances d'être reçue.
La rencontre interreligieuse ainsi comprise et pratiquée peut alors être source d'enrichissement mutuel pour les participants, et contribuer au progrès de la paix dans la société des hommes.
*****
Le chemin
du dialogue est assurément un chemin difficile et exigeant. Mais, pour
conclure, nous pouvons affirmer que, bien compris, il permet aux chrétiens
d'aller toujours plus loin pour sonder la profondeur du mystère du Christ. Le
fait de dialoguer est aussi l'annonce de ce qui est au cœur même de la foi
chrétienne : l'écoute et le regard positifs d'un chrétien qui s'engage dans
le dialogue chantent le plan de Dieu pour tous les hommes qui ne deviennent
pleinement eux-mêmes que dans le dialogue -avec leurs semblables et avec Dieu
Lui-même.
Les réflexions ici développées montrent par elles-mêmes qu'il ne suffit pas de reconnaître les fondements et les objectifs du dialogue interreligieux, mais que celui-ci implique une manière d'agir et, plus encore, une manière d'être. Un autre document, de caractère plus pédagogique, devrait permettre aux chrétiens qui le désirent d'y réfléchir, et leur donner des moyens pour avancer sur la voie d'un tel dialogue.
|
Conférence
Épiscopale de France Président
: Mgr Michel SANTIER
(Créteil) |
[1] La Documentation Catholique, n° 2343, 2 octobre 2005, pp. 900-902.