Page d'accueil Objectifs - Index - Abonnement - A paraître  - Documents  - Revues Soeurs - Textes  - Prochain numéro - Liens - Dernière Heure 

Pour obtenir le numéro complet, vous pouvez nous envoyer votre commande (voir la page abonnement de ce site)

 

N° 08/07 - Août-Septembre 2008

 

Pour une théologie de la différence.
Identité, altérité, dialogue
Journées romaines dominicaines (Juillet 2001)

fr. Claude Geffré, o.p.

Claude Geffré, dominicain, a été professeur de théologie dogmatique aux Facultés du Saulchoir de 1957 à 1971 et recteur de ces facultés de 1965 à 1968. A partir de 1968, il enseigne la théologie fondamentale à l'UER de théologie et de sciences religieuses de l'Institut catholique de Paris, où il est aussi directeur du cycle des études de doctorat de 1973 à 1984. Directeur de la collection « Cogitatio fidei » aux Édition du Cerf, il a lui-même écrit de très nombreux articles et plusieurs ouvrages importants consacrés en particulier à la question herméneutique. Il a aussi été membre du Groupe de Recherches islamo-chrétien (GRIC) de Paris, et directeur de l'École biblique de Jérusalem.

     La conférence ci-dessous a été publiée sur le site internet www.op.org  et dans le numéro 27 de la revue Chemins de Dialogue qui nous a autorisé à la reproduire ici.    

Il est très difficile de risquer une parole sur la présence des minorités chrétiennes au sein d'un islam majoritaire quand on a pris une meilleure conscience de la diversité et la complexité des situations. Conformément à la demande qui m'a été adressée, je voudrais tenter d'esquisser ce que pourrait être une théologie de la différence. L'intuition de base qui me guide est celle-ci: il faut aller jusqu'au bout de la différence de l'Autre pour découvrir avec des yeux neufs sa propre différence. C'est pourquoi j'ai choisi de prendre comme sous-titre: identité, altérité, dialogue. C'est à travers la reconnaissance de l'altérité de l'autre que je découvre mieux ma propre identité et alors les conditions d'un vrai dialogue sont posées. La question importante en effet est celle-ci: comment demeurer fidèle à soi-même sans concession et cependant favoriser les chances du dialogue? Il y a une troisième voie possible entre un dialogue de sourds et un dialogue complaisant qui ne serait qu'un leurre. Même s'il s'agit d'un idéal jamais atteint, je reprends volontiers à mon compte le titre que Michel de Certeau avait cru pouvoir retenir pour un de ses livres: L'Étranger ou l'union dans la différence.

Le plan de mon exposé sera simple. Dans un premier temps, je commencerai par rappeler l'étrangeté ou encore l'énigme de l'islam comme unique religion mondiale survenue après le christianisme. Il s'agira de souligner son étrangeté alors que par ailleurs il a la prétention d'accomplir et le judaïsme et le christianisme. Et nous verrons les difficultés propres du dialogue islamo-chrétien par rapport aux conditions générales et aux critères du dialogue interreligieux. Dans un second temps, j'insisterai sur les fondements théologiques qui nous permettent de définir le christianisme comme une religion de l'altérité . C'est justement, le défi du pluralisme religieux qui nous invite à revenir au coeur du paradoxe chrétien comme religion de l'incarnation et comme religion de la kénose de Dieu. On peut alors continuer d'affirmer le caractère unique de l'identité chrétienne sans faire du christianisme une religion totalitaire. Enfin dans une troisième partie, nous réfléchirons sur ce que peut être une présence d'Église dans un pays à majorité musulmane et sur les différentes formes de dialogue qui peuvent être à leur manière des formes de la mission dans un environnement hostile.

I. L'énigme de l'Islam

Le surgissement de l'islam comme grande religion monothéiste 600 ans après la venue du Christ demeure toujours une énigme pour la conscience chrétienne. Il prétend bien être la clôture de cette révélation portant sur l'unicité de Dieu qui commence avec la religion d'Israël et qui a trouvé son accomplissement avec le christianisme. Certains historiens de la religion font observer qu'un quatrième monothéisme est proprement impensable. Et en tout cas, il est vrai que depuis le VII ème siècle aucune autre grande religion n'a surgi. Si l'on peut citer de nouvelles religions, soit elles se rattachent aux religions dites bibliques (c'est le cas pour le Sikhisme ou le Baahïsme), soit elles sont des syncrétismes nouveaux qui empruntent beaucoup aux religions orientales comme l'hindouisme et le bouddhisme. Il faut en dire autant des multiples sectes ou même religions qui se réclament de près ou de loin du christianisme.

Et à l'intérieur du dialogue interreligieux qui est officiellement recommandé par l'Église catholique depuis Vatican II, l'islam conserve un statut spécial. On ne peut pas l'assimiler aux grandes religions du monde qui répugnent à désigner l'absolu comme un Dieu personnel. Il s'agit même de la religion monothéiste par excellence. Mais par ailleurs, il serait illusoire de vouloir rapprocher le dialogue islamo-chrétien du dialogue judéo-chrétien. Le judaïsme jouira toujours d'un statut privilégié aux yeux de l'Église dans la mesure où il inaugure l'histoire du salut dont le Christ est l'accomplissement. Même si l'islam ne prétend pas apporter une révélation nouvelle mais restituer en la corrigeant la Révélation dont ont déjà témoigné Moïse et Jésus, il est probablement abusif et même erroné de parler de l'islam comme d'une religion biblique. Et la manière dont l'islam recueille certains éléments du message néotestamentaire est si étrange que la plupart des théologiens se refusent à en faire une hérésie chrétienne même si cela fut une opinion théologique largement répandue dans le passé. Ce serait déjà méconnaître l'altérité de l'islam.

Pour souligner cette différence musulmane, j'insisterai d'abord sur l'étrangeté du Coran comme révélation divine et sur la méconnaissance des dogmes fondamentaux du christianisme par l'islam, mais en même temps en vertu de certaines convergences nous pouvons parler d'une rivalité entre ces deux frères jumeaux que sont l'islam et le christianisme. Rivalité qui est renforcée par le conflit historique entre deux civilisations. Nous pourrons alors conclure sur la difficulté propre au dialogue islamo-chrétien.

L'étrangeté du Coran

Pour celui qui est familier de la Bible hébraïque et du Nouveau Testament, la lecture du Coran est toujours une expérience déroutante. Ce n'est pas seulement à cause de sa forme poétique et de la coexistence d'enseignements très spirituels et de prescriptions très prosaïques d'ordre juridique et moral. C'est surtout à cause de nombreux emprunts faits aux livres de l'Ancien et du Nouveau Testament, mais coupés de leur contexte et dans un ordre surprenant. On s'interroge sur le choix des figures bibliques qui sont retenues à l'exclusion d'autres et de l'absence quasi complète de références aux livres prophétiques. Et si le Coran réserve une place éminente au prophète Jésus qui est né de la vierge Marie par la puissance de l'Esprit, on s'étonne du silence sur le sermon sur la montagne et sur certains événements de sa vie, en particulier sa mort sur la croix(qui n'a été qu'une apparence) et sur sa résurrection.

On ne peut comprendre ces références purement matérielles à la littérature biblique que si on restitue l'originalité de la révélation biblique dans sa différence avec la révélation coranique. Selon la conception biblique, le rapport de la Révélation à l'histoire est essentiel. Le Dieu d'Israël est un Dieu de l'histoire avant même d'être le Dieu du cosmos. A la limite, on pourrait dire que Dieu écrit une histoire plutôt qu'un livre. La parole des prophètes comme témoignage interprétatif est seconde par rapport aux événements d'une histoire sainte dont Dieu est l'agent. Et au sommet de la Révélation, c'est-à-dire de l'autocommunication que Dieu fait de lui-même aux hommes plongés dans l'histoire, Jésus-Christ est inséparablement un événement historique et un événement de parole.

Si maintenant on considère la révélation coranique, il faut dire que la Parole de Dieu révélée dans le Coran est sans rapport avec l'histoire. Elle consiste essentiellement dans le miracle par lequel Dieu a fait dicter mot à mot le Coran par l'archange Gabriel au prophète Mohammed. Il y a comme une déhistoricisation de l'histoire sainte telle qu'elle est racontée dans la Bible puisque le message prophétique sur l'unicité de Dieu est identique d'un prophète à l'autre et trouve son origine dans la nature même de l'homme comme créature soumise à Dieu. En fait, il n'y a pas d'autre alliance que le pacte primordial qui coïncide avec la création d'Adam. Ainsi, tout être humain est un musulman en puissance. Mohammed est "le sceau de la prophétie" dans la mesure où il transmet dans sa pureté le message initial dont Abraham, Moïse et Jésus ont été avant lui les prophètes mais qui fut falsifié par les juifs et les chrétiens. Il n'y a donc pas de progrès de la Révélation qui serait lié à des alliances successives comme c'est le cas dans la Bible. « Le Coran n'a pas été inventé par un autre que Dieu, il est la confirmation de ce qui existait avant » (X, 37). Mais en fait, l'islam n'a pas seulement la prétention de confirmer une Révélation déjà accordée par Dieu: il remplace et il devient le critère de sélection dans les Écritures antérieures. Ce qu'il y a de meilleur chez les juifs et les chrétiens, c'est leur part d'islam ou de soumission dont ils sont les porteurs à leur insu. C'est pourquoi il serait illusoire de vouloir établir une symétrie entre la manière dont la Nouvelle Alliance en Jésus-Christ accomplit la Torah et les prophètes et la manière dont l'islam accomplit ces deux religions monothéistes que sont le judaïsme et le christianisme.

Même le personnage d'Abraham qui est par excellence la figure du chevalier de la foi commune aux trois religions monothéistes a une signification différente dans la Bible et dans le Coran. Pour l'islam, la foi d'Abraham est la reconnaissance de la grandeur du Dieu créateur à partir de la contemplation du ciel étoilé. Il ne fait que réactualiser en quelque manière la foi de l'Adam primitif qui découvre l'unicité de Dieu comme inscrite en creux dans sa condition de créature. Pour la tradition juive et la tradition chrétienne, Abraham est avant tout le Père des croyants parce qu'il a cru à une promesse inouïe en dépit de cette mise à l'épreuve extrême qu fut le sacrifice de son fils unique. Il est donc tourné vers l'avenir et il est le guide d'un peuple en marche en quête d'une autre patrie du sein même de cette histoire.

Il n'en demeure pas moins que juifs, chrétiens et musulmans sont tous légitimement désignés comme fils d'Abraham en qui ils reconnaissent le Père de tous les croyants au Dieu unique. Même si les chrétiens ne se réclament pas de la postérité charnelle d'Abraham soit par Isaac, soit par Ismaël, ils sont bien les héritiers de la promesse. On devient fils d'Abraham en croyant en Jésus. « Si vous appartenez au Christ, vous êtes de la descendance d'Abraham selon la promesse » (Gal 3,29). On peut donc parler d'une expérience religieuse commune aux trois religions qui s'enracinent dans la foi d'Abraham quoiqu'il en soit des modalités différentes de cette foi. C'était en tout cas la conviction intime de Jean-Paul II dans son discours sur le stade de Casablanca le 19 août 1985: « Abraham est pour nous un même modèle de foi en Dieu, de soumission à sa volonté et de confiance en sa bonté ».

L'étrange méconnaissance du vrai christianisme

Le monothéisme radical de l'islam récuse à la fois l'affirmation du mystère trinitaire et l'affirmation de l'incarnation qui sont au coeur du message chrétien dans sa nouveauté par rapport à la Révélation de l'Ancienne Alliance. La négation de la filiation divine de Jésus n'est que la conséquence d'un monothéisme anti-trinitaire: l'affirmation du Dieu-Trinité est contraire à l'unicité de Dieu et l'affirmation du dogme de l'incarnation est contraire à la transcendance absolue de Dieu. Cette méconnaissance fondamentale remplit toujours les chrétiens d'une surprise douloureuse. On est tenté de se demander s'il s'agit d'un rejet circonstanciel qui relève de malentendus liés à des circonstances historiques ou s'il s'agit d'un rejet fondamental irrémédiable. En tout cas, durant des siècles, on a estimé du côté des deux traditions qu'il s'agissait d'une difficulté insurmontable et d'un différent non négociable. Et encore aujourd'hui à l'âge du dialogue interreligieux, au moment même où l'adoration du Dieu unique est un héritage commun aux chrétiens et aux musulmans, c'est la nature même du monothéisme qui nous rend étrangers les uns aux autres. Certes, nous pouvons redire avec le pape dans son discours de Casablanca: « Nous croyons au même Dieu, le Dieu unique, le Dieu vivant, qui crée les mondes et porte les créatures à leur perfection ». Mais en fait, conformément aux Révélations qui nous sont confiées, nous nous réclamons de deux conceptions très différentes de Dieu.

...

pour lire le reste du numéro, le commander à la rédaction

Page d'accueil Objectifs - Index - Abonnement - A paraître  - Documents  - Revues Soeurs - Textes  - Prochain numéro - Liens - Dernière Heure