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N° 10/03 - Mars 2010

 

Religion et globalisation : l’islam subsaharien
à la conquête de nouveaux territoires

René Otayek

Directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), au Centre d’étude d’Afrique noire (CEAN), Institut d’études politiques (IEP) de Bordeaux, R. Otayek a publié plusieurs livre dont : Le Radicalisme Islamique au sud du Sahara - Da`wa, arabisation et critique de l'Occident (Karthala/MSHA, Paris/Talence, 1993, 264 pp.). Spécialiste des courants actuels de l’islam africain, il a publié l’article ci-dessous dans la Revue internationale et stratégique 2003-4 (n° 52),  page 51 à 65. Ses analyses et les nombreuses références qu’il apporte nous permettent de mieux saisir les dynamiques à l’œuvre dans l’islam africain comme dans le reste du monde.

L’inscription des flux religieux dans la globalisation est un fait qu’aucun analyste sérieux ne songerait aujourd’hui à nier. Que l’on souligne la « mondialisation des religions »[1] , la transnationalisation croissante des réseaux religieux[2] ou, plus spécifiquement, le passage de l’islam à l’Ouest [3], ce qui se donne désormais à voir est un jeu international subverti par des acteurs privés, notamment religieux, dont la prolifération consacre la rupture radicale avec le modèle westphalien fondé sur le primat de la souveraineté étatique. Au déclin de l’État comme acteur central, voire hégémonique, du système international selon l’école réaliste se substitue une pluralisation anarchique des acteurs internationaux dont l’activisme constitue une mise en cause directe des principes de souveraineté et de territorialité[4] . Contesté dans son essence même – la maîtrise du territoire et le monopole de la diplomatie – par des « entrepreneurs transnationaux »[5]  ou des institutions supranationales qui s’approprient les fonctions qui lui étaient naguère exclusivement dévolues, l’État n’est plus qu’un acteur parmi d’autres du système international et son dépérissement signalerait l’emprise croissante – et paradoxale au regard de la dynamique homogénéisante de la mondialisation – des particularismes culturels[6].

Si la visibilité internationale des acteurs religieux est désormais indiscutée, il est néanmoins bon de rappeler deux évidences parfois oubliées. La première concerne la transnationalisation dont il faut savoir qu’elle a de tout temps été consubstantielle aux relations internationales [7]. La seconde vise les flux religieux dont on peut avancer qu’ils ont toujours su transcender les logiques territoriales, surtout en ce qui concerne les religions monothéistes, universalistes par nature[8] . Si l’on redécouvre aujourd’hui l’influence de la religion sur la scène internationale – quitte, parfois, à en surévaluer l’importance ou à l’appréhender de manière anhistorique –, c’est parce qu’elle avait été durablement occultée par le triomphe éphémère des politiques de modernisation (et des théories du même nom) en vertu desquelles la sécularisation de l’ordre politique semblait inéluctable. Ce qui est donc inédit, c’est l’accélération sans précédent du processus de globalisation – qui s’amorce en fait au XIXe siècle avec l’avènement des États impériaux, et peut-être même avant –, du fait, entre autres, de la diffusion massive des moyens de communication électronique, de la densification des mouvements de populations et du développement des échanges commerciaux, dont l’ampleur et la récurrence érodent la toute-puissance de l’État-nation, alors qu’en tant qu’expression achevée de la modernisation on en attendait plutôt le nivellement des différenciations symboliques et le confinement de la religion dans l’espace privé.

L’Afrique subsaharienne n’est pas en marge de la globalisation, même si sa part dans le commerce international est infime. Différents mécanismes, aussi bien licites (accords de coopération, plans d’ajustements structurels, etc.) qu’illicites (trafics d’armes, de drogues, de médicaments, etc.), vont dans le sens de son insertion dans le système international. Ainsi en est-il également, et peut-être surtout, des réseaux religieux qui, par leur prosélytisme et leurs capacités de mobilisation, s’imposent comme l’un des vecteurs privilégiés de cette insertion. Le phénomène est bien étudié en ce qui concerne les Églises chrétiennes, catholique ou protestante, dont les analystes se plaisent à souligner l’extraordinaire dynamisme porté par la combinaison de « relations interindividuelles » et de « rapports interorganisationnels »[9]. S’agissant de l’islam, si sa transnationalisation attire également l’attention, c’est souvent, il faut bien le reconnaître, dans une perspective sécuritaire qu’entretient la « dé-territorialisation »[10]  de l’islamisme radical, si bien que l’usage même du terme « réseau », lourdement connoté, pour parler des acteurs de cette transnationalisation s’avère désormais problématique. Et pourtant, l’articulation islamique du local et du global[11]  ne passe pas uniquement, loin s’en faut, par le jeu trouble des réseaux islamistes, ne serait-ce que parce que la mondialisation de l’islam a accompagné son expansion tout au long du XXe siècle, et parce que 1’Oumma, la communauté des croyants, est supranationale par définition. La transnationalisation de l’islam, limité ici à l’islam d’Afrique subsaharienne, emprunte en fait une pluralité de voies et conjugue stratégies individuelles et collectives ; elle n’est pas seulement affaire d’institutions, de réseaux politico-commerciaux ou de « civilisation matérielle », mais également de culture et de symboles car la globalisation se construit et se déconstruit aussi dans les imaginaires[12] .

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[1]     François Thual, « La mondialisation des religions, toujours recommencée ? », Hérodote, no 108, janvier-mars 2003, p. 189-205.

[2]     Bertrand Badie, Marie-Claude Smouts, « L’éclatement culturel », in Bertrand Badie, Marie-Claude Smouts, Le retournement du monde. Sociologie de la scène internationale, Paris, Presses de Sciences Po / Dalloz, 3e éd., 1999, p. 23-68.

[3]     Olivier Roy, L’islam mondialisé, Paris, Le Seuil, 2002.

[4]     Bertrand Badie, Un monde sans souveraineté. Les États entre ruse et responsabilité, Paris, Fayard, coll. « L’Espace du politique », 1999.

[5]     Jocelyne Césari, « Le multiculturalisme mondialisé : le défi de l’hétérogénéité », Cultures et conflits, no 33-34, printemps-été 1999, p. 14.

[6]     Il ne s’agit cependant, soulignons-le, que d’un paradoxe apparent car la mondialisation est un phénomène dual, fait d’une double dynamique d’homogénéisation et d’hétérogénéisation. Voir René Otayek, Identité et démocratie dans un monde global, Paris, Presses de Sciences Po, 2000.

[7]     Ainsi, Aristide R. Zolberg peut-il noter que l’État n’est plus « une donnée primordiale de l’univers politique », et ce, dès 1985. Voir Aristide R. Zolberg, « L’influence des facteurs “externes” sur ordre politique interne », in Madeleine Grawitz, Jean Leca (sous la dir.), Traité de science politique, 1 : La science politique, science sociale. L’ordre politique, Paris, PUF, 1985, p. 594.

[8]     Étant entendu que les religions dites du « terroir » sont également susceptibles de manifester le même dynamisme transnational : nous pensons en particulier au culte vodun qui, né dans le golfe du Bénin, a voyagé en Haïti et au Brésil, où il s’incarne dans les Églises candomblé.

[9]     Ariel Colonomos, « Les évangélistes en Amérique latine : de l’expression religieuse à la mobilisation sociale et politique transnationale »,Cultures & Conflits, no 15-16, automne-hiver 1994, p. 215. Cette analyse, précisons-le, vaut également pour les Églises évangéliques présentes en Afrique subsaharienne.

[10]    Olivier Roy, « Islamisme et nationalisme », in » Dossier : Islam et démocratie », Pouvoirs, no 104, janvier 2003, p. 45-53. Insistons sur le fait que nous n’incluons pas Olivier Roy dans cette critique de l’islamologie « sécuritaire », pas plus que nous ne nions la nécessité de demeurer attentif au danger du terrorisme islamiste.

[11]    Christian Coulon (sous la dir.), « Introduction : les nouvelles voies de l’umma africaine », in » Dossier : Islams d’Afrique : entre le local et le global », L’Afrique politique 2002, Paris, CEAN/Karthala, 2002.

[12]    Voir notamment, Arjun Appadurai, Après le colonialisme. Les conséquences culturelles de la globalisation, Paris, Payot, 2001.

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