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N° 11/08 – Octobre 2011 |
| Marc Botzung est membre des Missionnaires du Saint-Esprit (Spiritains). Il a travaillé plusieurs années en Mauritanie. Actuellement, il réside à Paris où participe à l'animation vocationnelle de sa congrégation et à la formation donnée par l'Institut Catholique de Paris dans le cadre de l'ISTR (institut de science et de théologie des religions). Il fait aussi partie du GRIC (Groupe de recherches islamo-chrétien) de Paris. L'article qu'il nous offre est le fruit de ses recherches et de ses rencontres avec des étudiants du réseau Güllen. |
Le « printemps arabe »
et ses multiples rebondissements (dont nous ne connaissons pas à cette heure
l’ensemble des conséquences) a parfois été analysé par les commentateurs en
vis-à-vis de la situation très différente que connaît cet autre important pays
à forte majorité musulmane et présent également
dans le pourtour méditerranéen à savoir la Turquie. Comparativement à la
situation des pays en proie à des révoltes populaires, la Turquie impressionne
par sa stabilité et fut présentée comme représentant un modèle de réussite.
Donc comme modèle à suivre. Deux éléments sont fréquemment mis en avant pour
éclairer son caractère exemplaire : d’une part une transition politique
qui semble avoir permis au fil des ans de passer d’une situation dictatoriale
et répressive à une démocratie qui autorise une alternance avec la
participation aux affaires de l’État de courants islamistes modérés, d’autre
part une réussite économique à faire pâlir d’envie tous ses voisins et dont on
annonce quelle pourrait encore perdurer pendant environ une décennie. Mais la
Turquie ne serait-elle pas en mesure d’offrir également sur le plan religieux
une alternative aux quêtes de sens et de réformes islamiques qui sont si
répandues à travers le monde aujourd’hui ? Le « mouvement
Hizmet » - souvent appelé aussi « mouvement Gülen » en référence
à son fondateur - que nous nous proposons de présenter brièvement ici se pense
en tout cas comme représentant une telle alternative, dans une symbiose qui
veut allier fidélité à la tradition islamique et ouverture à la modernité. Ce
mouvement aux ramifications de plus en plus mondiales développe une perspective
dynamique et originale notamment en matière d’éducation. L’inspiration du
mouvement s’inscrit à l’origine dans un ancrage profond dans les réalités
propres au paysage social, religieux et politique turc - dont le fondateur,
Fethullah Gülen, est un pur produit - et il semble avoir réussi à s’implanter aujourd’hui dans probablement plus
d’une centaine de pays. Le « mouvement Gülen » fait l’objet
dorénavant d’analyses opposées : pieuvre qui étend lentement mais sûrement
ses tentacules selon une stratégie de dissimulation de sa véritable nature (islamiste)
pour les uns, arbre plein de vie, de générosité et de fécondité qui change
positivement la vie de dizaines de milliers de personnes dans le monde pour les
autres. A travers la présentation de la vie du fondateur et du développement
progressif de son mouvement nous chercherons à dégager quelques logiques à
l’œuvre dans cet étonnant mouvement de renouveau musulman contemporain.
Envisager de parler de Fethullah
Gülen et de son mouvement oblige à parler en premier lieu du statut de l’islam
dans la Turquie du XXe siècle. Sans reprendre le détail des relations entre
l’État moderne fondé en 1923 par Mustafa Kemal Atatürk et la religion
musulmane, il convient au minimum d’affirmer que le statut « républicain
et laïc » mis en place en remplacement de l’ancien empire ottoman a placé
la religion dans une mise sous surveillance de la part de l’État, ce qui n’a pu
se faire d’ailleurs qu’avec l’exclusion ou l’interdiction de divers courants et
confréries jugés récalcitrants. On trouve ainsi un islam « officiel »
[1], soutenu par les deniers publics et organisé par l’État
dans le cadre d’une Direction des Affaires Religieuses, le Diyanet, avec un personnel prolifique [2] d’une part, et une diversité de courants [3] aux sensibilités variées, des confréries autrefois
clairement interdites jusqu’aux mouvements islamistes d’autre part. Selon
l’avis général, Fethullah Gülen se situe du second côté et plus précisément
dans la lignée d’une personnalité religieuse charismatique et originale :
Saïd Nursi (1873-1960).
Saïd Nursi semble avoir été une
personnalité brillante par sa connaissance des sciences religieuses islamiques,
au point d’ailleurs que ses disciples le qualifient de l’appellation
prestigieuse de Beddiüzzaman,
« la merveille de son temps » !
Durant sa longue vie, Saïd Nursi connut alternativement des périodes de
relatifs succès et d’exil, avec même des temps d’emprisonnement. Initialement
engagé dans le domaine politique en faveur d’un État inspiré des préceptes de
la shâri‘a, il connut une longue
disgrâce sous le régime laïc de la Turquie kémaliste, ce qui le poussa à écrire
des œuvres nombreuses regroupées sous le titre de Risale-i Nur (les Epîtres de Lumière). Ces textes [4], diffusés d’abord clandestinement dans le réseau de ses
disciples et largement répandus [5] et commentés aujourd’hui, sont composés dans un style fait
d’un mélange de citations et de commentaires coraniques, d’une écriture dense
où l’éloquence poétique n’est pas absente et où le ton spirituel parfois
hermétique rend propice les nombreux commentaires aux teneurs plus ou moins
ésotériques, dont le ton peut d’ailleurs beaucoup évoluer selon les urgences du
temps. Ce type de littérature, assez courant dans les milieux confrériques, a
pourtant chez Saïd Nursi une tonalité propre : pour lui, « le plus important et le plus
récurrent thème de ses analyses est la sauvegarde de la foi. Le monde
occidental, par sa supériorité technique et politique, bouleverse le monde
musulman dont la Turquie fait partie. Cette perte d’équilibre provoque la
frustration des musulmans qui, imitant l’Occident pour le rattraper, finissent
par perdre la foi. Pour contrer cette perte il propose d’allier l’islam à la
science et au progrès. » [6] Une ligne de pensée, liée à une attention à l’éducation [7], que l’on retrouvera de manière omniprésente dans la
pensée de F. Gülen.
De son vivant, Nursi a eu des
dizaines, voire des centaines, de milliers de disciples. Ceux-ci, organisés
selon une organisation pyramidale à quatre niveaux, correspondants à des degrés
d’initiation et de responsabilités distinctes, ne peuvent toutefois pas être
considérés à strictement parler comme formant une confrérie (tarikat en turc), mais doivent plutôt
être envisagés selon la sociologie des groupes (cemaat), courants ou mouvements aux contours plus flous qui
constituent une part de l’islam turc non-officiel contemporain [8]. Quoi qu’il en soit, le modèle d’organisation nurdju [9] ainsi que le public (enseignants, professeurs,
entrepreneurs) touché par ce courant ne sont pas sans rappeler ce que nous
verrons plus loin du mouvement Gülen.
Présenter la vie de Fethullah
Gülen demande un réel travail de critique des sources d’informations. En effet,
l’essentiel des renseignements disponibles sur sa trajectoire humaine,
spirituelle et intellectuelle proviennent d’écrits – nombreux ! – diffusés
par ses disciples et dont le ton hagiographique et « lisse » est
évident. En voici un exemple :
« Fethullah Gülen
passa son enfance dans cette région où les valeurs conservatrices étaient
partagées et reproduites, dans une atmosphère plutôt fermée d’ordres derviches
et de madrasas (écoles religieuses). Mais il avait une curiosité et un amour
insatiables pour la connaissance. Il était donc impossible que cet
environnement limité satisfît tous ses désirs et ses intérêts. C’est pour cette
raison que déjà très jeune il dirigea son esprit et son attention vers les
évènements culturels, politiques et sociaux du monde extérieur. D’après ses
propres paroles, il commença à se concentrer sur les problèmes sociaux dès ses
premières années à la madrasa. Lorsque son jeune esprit commença à grandir, il
découvrit l’art, la littérature, le cinéma, le théâtre et les activités
intellectuelles de sa région. Il termina rapidement son éducation à la madrasa,
mais il n’eût jamais l’occasion de recevoir une éducation dans les
établissements officiels. » [10]
Le même auteur écrit
également :
« dès l’âge de quinze
ans, Gülen était déjà entièrement plongé dans l’épaisse atmosphère de (ces)
idées. Ainsi il était très tôt un jeune homme avec un niveau élevé de maturité
intellectuelle. Son environnement familial et le cercle conservateur de la
madrasa où il a grandi ont tous les deux contribué à cette maturité précoce. Il
avait déjà en lui une expérience spirituelle, et sa tête était remplie
d’enthousiasme et d’un esprit d’activisme. » [11]
Le reste peut s'obtenir en passant commande...
[1]
Xavier Jacob,
« L’islam turc : 1. L’islam officiel », Se Comprendre, n° 95/11, novembre 1995, 14 p.
[2]
« En 1981, son budget dépassait celui
du Ministère de l’Industrie, et n’a cessé d’augmenter depuis lors pour
atteindre en 2002 près de 400 millions d’euros. Elle gère actuellement plus de
75000 mosquées, près de 90000 fonctionnaires et 75000 employés. » (Elise
Massicard, « L’islam en Turquie, pays « musulman et
laïc », in Olivier Roy (dir.), La
Turquie aujourd’hui (Un pays européen ?), Encyclopaedia
Universalis France, 2004, 193 p., aux pp. 55-67, ici p. 57)
[3]
Xavier Jacob,
« L’islam turc : 2. L’islam parallèle », Se Comprendre, n° 95/12, décembre 1995, 14 p.
[4] Nous avons pu
consulter en français : Bediüzzaman Said Nursî, Traité de la Fraternité, Envar
Nesriyat, Istanbul, 2005, 64
p., ainsi que du même auteur Petites
Paroles, Envar Nesriyat, Istanbul, 2006, 116 p., et Le Signe Suprême, Envar
Nesriyat,
Istanbul, 2007, 252 p.
[5]
Le courant nurdju a développé de solides infrastructures
pour diffuser la pensée du maître : maisons d’édition, instituts, centres
d’enseignement, presse. Cf. Paul Dumont, « Les « disciples de la
lumière ». Le mouvement nourdjou en Turquie », in Olivier Carré et
Paul Dumont (dir.), Radicalismes islamiques
(tome 1 : Iran, Liban, Turquie), L’Harmattan, 1985, 256 p., aux pp.
215-256, voir ici p. 242.
[6] Bayram
Balci, Missionnaires de l’islam en Asie centrale
(Les écoles turques de Fethullah Gülen), Institut Français d’Études
Anatoliennes / Maisonneuve & Larose, 2003, 301 p., ici p. 92.
[7]
Dans la première
partie de sa vie l’un des projets de Saïd Nursi était de « sauver les mektep de l’irréligiosité et les
madrasa
de l’obscurantisme et de l’intolérance. » (Cité par Bayram Balci, op.
cit., p. 88) Mektep désignait alors
les écoles fonctionnant à l’occidentale et madrasa
les écoles d’enseignement coranique.
[8]
Elise Massicard,
« L’islam en Turquie, pays « musulman et laïc », in O. Roy, op.
cit., pp. 60-61.
[9]
Ce terme turc
est construit à partir du nom du fondateur (Nursi).
[10]
M. Enes Ergene, Le nouveau visage de l’islam: le
mouvement Gülen, 2e édition, Editions du Nil, 2009, 79 p.,
pp. 29-30.
[11] Ibidem, p. 34.