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Commission doctrinale des évêques de
France |
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Voici une note importante de la Commission doctrinale des évêques de France qui a pour titre : "Comment chrétiens et musulmans parlent-ils de Dieu?" Cette note diffusée auprès de tous les évêques est une des suites des débats entre évêques à Lourdes, novembre 2007, sur le dossier " Catholiques et musulmans dans la France d'aujourd'hui". C'est un document officiel et diffusable. |
D’emblée,
un aspect s’impose : christianisme et islam (auquel il faudrait ajouter
le judaïsme) sont des religions monothéistes. Le credo chrétien commence par
ces mots : « Je crois en un seul Dieu » et les musulmans
déclarent : « Pas d’autre dieu que Dieu » (Allah). Le
décret du concile Vatican II sur les religions non chrétiennes déclare
« l’Eglise regarde avec estime les musulmans qui adorent le Dieu un,
vivant et subsistant, miséricordieux et tout-puissant, créateur du ciel et de
la terre, et qui a parlé aux hommes » (Nostra aetate n° 3).
1.
Il convient d’emblée de préciser de quel point de vue nous parlons de
Dieu. S’il s’agit de Dieu avec lequel la créature humaine est en relation
par l’acte de foi, la prière, le désir d’accomplir sa volonté, de lui
plaire et même de l’aimer (ce qui est vrai dans le courant mystique de l’islam),
en tant qu’entité éternelle, créatrice, bienveillante … christianisme et
islam peuvent se reconnaître sans trop de difficulté. De même, une approche
métaphysique révèle de nombreuses similitudes.
Mais une
convergence aussi apparente, soulignée par le choix des qualificatifs que
retient le Concile, ne peut pas laisser dans l’ombre des différences et même
des oppositions radicales. La façon dont chrétiens et musulmans parlent de
Dieu est très différente.
-
L’islam insiste très fortement
sur l’unicité de Dieu et ne peut pas accepter la révélation du
christianisme portant sur le fait que Dieu est Père, Fils et Esprit. La notion
de Trinité n’est pas comprise. Elle est refusée au nom du rejet du
polythéisme. Le texte du Coran est généralement compris par la tradition
musulmane pour estimer que les chrétiens ont altéré, voire falsifié les
Ecritures bibliques pour leur faire affirmer la Trinité (Coran 4,171 ;
5,116).
-
Non seulement, il ne peut pas y
avoir plusieurs personnes en Dieu, mais encore il ne peut pas y avoir d’incarnation.
Celle-ci, pour l’islam, est une atteinte à la transcendance de Dieu. En
effet, l’islam estime que Dieu est très proche de l’être humain, mais
également d’une nature totalement différente de lui. Les musulmans refusent
« d’associer » toute créature à Dieu. Il n’est donc ni
possible ni sérieux d’affirmer qu’un être puisse être vrai Dieu et vrai
homme (Coran 3,59 ; 5,72 ; 43,59).
Il
faut bien dire que l’impression qui émane d’une lecture du Coran par les
chrétiens est que son information concernant le christianisme est très pauvre
et bien souvent inexacte.
-
Le Coran refuse la mort de Jésus
sur la croix. En réalité, dit-il, la crucifixion de Jésus fut pour les
témoins de la scène une apparence ou une illusion (certains commentateur
parleront plus tard d’un sosie qui aurait été crucifié à la place de
Jésus, que Dieu a élevé auprès de lui). De ce fait, il n’y a plus de salut
qui vienne par le Christ Jésus (Coran 4,157-159). Celui-ci est seulement un
grand prophète, né de la Vierge Marie, qui est venu apporter aux hommes l’Évangile,
un message provenant réellement de Dieu, mais qui a été déformé par les
chrétiens. Jésus est donc un simple homme.
Pour
l’islam, Jésus étant prophète, subit normalement des épreuves, mais puisqu’il
est vraiment un envoyé de Dieu, il ne peut connaître d’échec final.
-
L’islam ignore toute médiation
et rejette ce qui lui semble être un obstacle entre Dieu et les hommes alors
que pour le christianisme le salut est donné par le Christ, le seul médiateur
entre Dieu et les hommes.
-
Pour l’islam comme pour le
christianisme, Dieu parle aux hommes et il existe des Écritures
saintes. Mais les conceptions de la révélation sont très différentes :
le Coran est le fruit d’une dictée de Dieu à Mohammed, il est la parole de
Dieu telle que Dieu lui-même l’exprime et la prononce. On ira jusqu’à dire
que le Coran est éternel et incréé. Mais cette position majoritaire est,
aujourd’hui, l’objet de débats parmi les savants et croyants musulmans.
Certains, parmi eux, n’hésitent pas à parler d’interprétation du Coran.
Pour les chrétiens, c’est Dieu qui a inspiré les auteurs bibliques qui ont
rédigé les livres de la Bible en se servant des mots et des formes
littéraires de leur temps.
-
Pour les musulmans, les
affirmations du Coran ont l’autorité de la Parole de Dieu. De ce fait, le
dialogue dogmatique est rendu bien difficile sur ces questions essentielles.
Sans ignorer ces différences fondamentales, il faut noter que le dialogue est
possible sur d’autres domaines de la foi, comme la prière, la vie morale, la
création, le sens de l’homme …
2.
Il convient d’approfondir cette question en relevant avec soin des
points d’appui pour un vrai dialogue. Vatican II a cette phrase :
« Le dessein de salut enveloppe également ceux qui reconnaissent le
Créateur, en tout premier lieu les musulmans qui professent avoir la foi d’Abraham,
adorent avec nous le Dieu unique, miséricordieux, futur juge des hommes au
dernier jour » (Lumen gentium n°
16).
Cette
phrase du Concile utilise l’expression « adorent avec nous », ce
qui montre une relation réelle entre les croyants tournés ensemble vers le
Dieu Créateur. Les points communs sont soulignés également dans cette
citation lorsqu’elle indique un certain nombre de caractéristiques dans
lesquelles chrétiens et musulmans peuvent se retrouver.
Notre
perception du mystère de Dieu n’est pas la même. Pour les chrétiens, l’incarnation
du Fils de Dieu a transformé les choses : « Dieu, personne ne l’a
jamais vu, le Fils Unique qui est tourné vers le sein du Père, nous l’a fait
connaître » (Jean 1,18).
Le
dialogue théologique portant sur Dieu se construit dans un climat dans lequel
on se livre personnellement dans son intimité. Il demande de la sympathie entre
les interlocuteurs. Mais il exige en même temps une réelle clarté de l’identité
de la foi chrétienne. Ce que le Christ nous a fait connaître de Dieu est d’une
exceptionnelle richesse : contempler la Trinité et en parler, c’est
montrer comment elle est la source de notre vie spirituelle et de notre manière
de nous comporter.
Il
est bon de renvoyer à l’allocution du Pape Jean-Paul II à Casablanca pour de
jeunes musulmans, le 19 août 1985 (voir DC 1985, pp. 942-946). En voici
quelques extraits : « Je crois que nous, chrétiens et musulmans,
nous devons reconnaître avec joie les valeurs religieuses que nous avons en
commun et en rendre grâce à Dieu. Les uns et les autres, nous croyons en un
Dieu, le Dieu unique, qui est toute justice et miséricorde ; nous croyons
à l’importance de la prière, du jeûne et de l’aumône, de la pénitence
et du pardon ; nous croyons que Dieu nous sera un juge miséricordieux à
la fin des temps et nous espérons qu’après la résurrection, il sera
satisfait de nous et nous savons que nous serons satisfaits de lui. La loyauté
exige aussi que nous reconnaissions et respections nos différences. La plus
fondamentale est évidemment le regard que nous portons sur la personne et l’œuvre
de Jésus de Nazareth. Vous savez que, pour les chrétiens, ce Jésus les fait
entrer dans une connaissance intime du mystère de Dieu et dans une communion
filiale à ses dons, si bien qu’ils le reconnaissent et le proclament Seigneur
et Sauveur. Ce sont là des différences importantes, que nous pouvons accepter
avec humilité et respect, dans la tolérance mutuelle ; il y a là un
mystère sur lequel Dieu nous éclairera un jour, j’en suis certain »
(p. 945).
Enfin,
dans son récent voyage apostolique en Turquie, le Pape Benoît XVI a déclaré
aux responsables des affaires religieuses du pays : « Le Pape
Grégoire VII parlait de la charité spéciale que se doivent réciproquement
les chrétiens et les musulmans puisque « nous croyons et nous confessons
un seul Dieu, même si nous le faisons de manières diverses, chaque jour le
louant et le vénérant comme créateur des siècles et souverain de ce
monde » (Patr. Latine, 148, 451 – cf. D.C. 2007 p. 12).
† Pierre-Marie CARRÉ
Président de la Commission doctrinale